Home International L’histoire de deux philanthropies : pourquoi les fondations privées diffèrent à Londres et à Paris – The Art Newspaper

L’histoire de deux philanthropies : pourquoi les fondations privées diffèrent à Londres et à Paris – The Art Newspaper

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Publié le 15 octobre 2025. Malgré un contexte fiscal délicat pour les grandes fortunes, Londres voit émerger deux nouvelles initiatives philanthropiques dédiées à l’art. Tandis qu’une institution met à l’honneur l’art asiatique, une autre se consacre aux œuvres issues de la « majorité mondiale », signe d’une génération de mécènes axée sur l’impact social plutôt que sur la seule accumulation patrimoniale.

  • Le mois d’octobre 2025 voit l’ouverture de deux nouveaux espaces artistiques privés à Londres : YDP (Yan Du Projects) et Ibraaz.
  • YDP, fondé par la mécène chinoise Yan Du, est dédié à l’art asiatique et de la diaspora asiatique, incluant un lieu d’exposition et une résidence d’artistes.
  • Ibraaz, financé par le banquier Kamel Lazaar et dirigé par sa fille Lina Lazaar, se concentre sur l’art de la « majorité mondiale », avec une approche inclusive.

À Londres, le paysage philanthropique s’enrichit de deux nouvelles structures culturelles malgré un climat fiscal changeant pour les plus fortunés. Le premier, baptisé YDP (Yan Du Projects), prend ses quartiers dans une demeure géorgienne de Bedford Square. Son initiatrice, la mécène chinoise Yan Du, y déploie un espace d’exposition et une résidence d’artistes, dont la vocation est de promouvoir la création asiatique et celle de sa diaspora.

À une quinzaine de minutes de marche, dans le quartier de Fitzrovia, un autre projet voit le jour. Derrière une façade néo-baroque, Ibraaz, financé par le banquier d’affaires tuniso-suisse Kamel Lazaar et sous la direction de sa fille, la conservatrice Lina Lazaar, entend devenir un lieu dédié à l’art de la « majorité mondiale ». L’objectif, selon Lina Lazaar, est de créer un espace ouvert à tous, sans frontières géographiques ou thématiques définies. L’installation Parlement des fantômes d’Ibrahim Mahama, réalisée à partir de fauteuils chinés et recouverts de tissus africains à motifs wax, en est une illustration concrète : une invitation au rassemblement.

À l’étage d’Ibraaz, une bibliothèque constitue un espace de réflexion, enrichie par des textes de penseurs de gauche et postcoloniaux, tels que Karl Marx et Kwame Nkrumah. Actuellement, elle est particulièrement axée sur la littérature palestinienne, témoignant de l’engagement politique et progressiste du lieu. Yan Du, quant à elle, aspire avec YDP à « un lieu d’expérimentation » plutôt qu’à un simple espace d’exposition, travaillant en synergie avec son organisation existante, Asymmetry, qui soutient les chercheurs et conservateurs sinophones. Ces deux initiatives permettent de répondre aux besoins des artistes et de donner une voix à ceux souvent marginalisés dans les discours culturels britanniques.

Âgés d’une quarantaine d’années, Yan Du et Lina Lazaar incarnent une nouvelle génération de philanthropes, plus soucieux de l’impact social de leurs actions que de la construction d’un héritage personnel. Leur implantation à Londres, ville cosmopolite où 41 % des habitants sont nés à l’étranger et 60 % s’identifient comme Britanniques non blancs, semble une évidence.

Londres, depuis l’abolition du contrôle des changes en 1979, est devenue un hub majeur pour les capitaux étrangers dans le monde de l’art. La fondation Delfina, créée dans les années 1980 par la philanthrope espagnole Delfina Entrecanales, et dont le programme de résidence a été soutenu par Lazaar et Du, en est un exemple marquant. Aaron Cezar, directeur de Delfina, explique ce dynamisme par la présence d’un « public captif » et un « pluralisme structurel, pas superficiel ». Il souligne également la richesse du discours au Royaume-Uni sur les questions postcoloniales et diasporiques, contribuant à une « écologie artistique variée, équilibrée et poreuse ».

Des modèles distincts entre Londres et Paris

Si Londres voit fleurir des initiatives privées axées sur des thématiques identitaires, Paris adopte une approche différente, davantage incarnée par de grandes fondations d’entreprises de luxe. La Fondation Cartier, qui a récemment investi un vaste immeuble haussmannien près du Louvre, est désormais plus grande que la Fondation Louis Vuitton de Bernard Arnault, bien que toujours devancée par la Collection Pinault de François Pinault à la Bourse de Commerce.

Ces trois mastodontes, aux côtés de Lafayette Anticipations, représentent le modèle dominant de philanthropie culturelle parisienne : des musées privés d’envergure, soutenus par des marques de luxe, qui investissent massivement dans les arts tout en renforçant leur image de marque.

Ce succès s’explique en partie par un cadre juridique favorable. La loi Aillagon de 2003, instaurant d’importants avantages fiscaux pour les entreprises soutenant des projets culturels, a considérablement stimulé le mécénat d’entreprise en France. Les dons des entreprises françaises sont ainsi passés de 1 milliard d’euros en 2004 à plus de 4 milliards d’euros en 2023.

Martin Bethenod, ancien directeur général de la Collection Pinault, confirme l’impact « énorme » de ces dispositifs sur le secteur artistique français. Il met également en avant le rôle des pouvoirs publics, comme celui de la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a facilité l’installation de la Collection Pinault dans la Bourse de Commerce, contribuant ainsi à affirmer la stature culturelle de la capitale française. Les budgets d’acquisition conséquents de ces fondations dynamisent également le marché de l’art, au bénéfice des artistes et des galeristes.

Quelle différence avec le mécénat britannique ?

Londres n’avait pas connu une telle déferlante de mécénat depuis Charles Saatchi dans les années 1990. Cependant, le modèle britannique actuel semble moins orienté vers la création de vastes espaces privés. Burberry, par exemple, a choisi de sponsoriser une galerie au Victoria & Albert Museum plutôt que d’ouvrir son propre espace.

Comme le souligne Aaron Cezar, le Royaume-Uni n’adopte pas l’approche « descendante » de la France et souffre d’un manque de structures de mécénat d’entreprise, malgré les réductions du financement public. Ibraaz et YDP, enregistrés comme organisations caritatives, ne peuvent pas non plus promouvoir d’intérêts commerciaux.

Scott Stover, expert en philanthropie, explique cette divergence par des approches historiques différentes. Tandis que la France a une tradition de mécénat culturel centralisé, le Royaume-Uni s’est davantage appuyé sur les dons individuels, en raison de réductions prolongées du financement public. Les institutions britanniques se sont ainsi montrées plus ouvertes aux mécènes privés que leurs homologues françaises, plus méfiantes envers l’argent privé. Ce dynamisme a favorisé l’émergence de philanthropes comme Yan Du et Lina Lazaar.

Les différences générationnelles jouent également un rôle. Les fondations Cartier, Pinault et Arnault sont dirigées par des Français de plus de 75 ans, tandis que les espaces londoniens comme YDP et Ibraaz semblent moins liés à la collection personnelle de leurs fondateurs. Yan Du précise d’ailleurs qu’elle cherche un modèle différent de celui de l’exposition de sa propre collection. May Calil, conseillère en art, ajoute qu’à Londres, « ce n’est tout simplement pas ‘cool’ de montrer sa collection comme on le fait à Paris ».

« Je ne sais pas si cela importerait à Pinault ou à Arnault si leurs espaces étaient vides de monde. »

May Calil, conseillère en art

Si les musées privés français offrent une scène spectaculaire, capable d’organiser des expositions monographiques d’envergure mondiale, leur modèle favorise-t-il un écosystème artistique durable ? May Calil suggère que le modèle londonien, axé sur le développement des arts à une échelle plus humaine et collaborative, pourrait être plus bénéfique à long terme. Elle met en avant l’importance des réseaux pour Yan Du et la notion de collaboration chez Ibraaz, soulignant la présence d’espaces conviviaux comme une librairie et un café. « Je ne sais pas si cela importerait à Pinault ou à Arnault si leurs espaces étaient vides de monde », conclut-elle.

Le succès de ces modèles pourrait se mesurer à leur capacité à susciter de nouveaux engagements. L’initiative Asymmetry de Yan Du a déjà inspiré Upé, une future fondation dédiée à l’art balte. Par ailleurs, une autre fondation axée sur les expositions, portée par le milliardaire britannique Simon Nixon, devrait prochainement voir le jour à Londres.

Cependant, Scott Stover s’interroge sur la longévité des projets français, compte tenu de leur ampleur. Il rappelle la fermeture de la fondation londonienne de Anita Zabludowicz en 2023, suite à des critiques concernant ses liens avec l’État israélien. Idéalement, estime Stover, ces différentes formes de mécénat devraient coexister : « Tout type de don culturel est un plus ».

Quelle que soit leur échelle ou leur forme, les initiatives philanthropiques dans les arts, qu’elles soient françaises ou britanniques, répondent à une réalité commune : la diminution du financement public. Que ce soit par un engagement communautaire ou une stratégie d’entreprise, les arts se retrouvent de plus en plus entre les mains d’acteurs privés, une tendance qui s’impose désormais comme une évidence.

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