Publié le 13 octobre 2025. Le 25 mars 1975, l’Arabie saoudite fut le théâtre d’un drame qui marqua les esprits : l’assassinat du roi Fayçal. Cet acte, commis par son propre neveu, plongea le royaume dans le deuil et posa de nombreuses questions, tant sur les motivations du meurtrier que sur l’avenir du pays.
Ce jour-là, le Dr Mai Yamani, alors âgé de 18 ans, fut le témoin privilégié du choc émotionnel de son père, Cheikh Ahmed Zaki Yamani, ministre du Pétrole. Rentrant à la maison, son père, d’ordinaire si maître de lui, laissa échapper un cri : « Catastrophe ! ». Il venait d’assister à l’impensable : le roi Fayçal, son mentor et ami, abattu de trois balles dans la tête par son neveu, le prince Fayçal ben Musaed.
« Imaginez-le, se tenant aux côtés de son mentor, de son professeur, de son ami, et le voyant abattu juste là, si près », raconta Mai à la BBC, décrivant l’horreur de la scène. Malgré les efforts des médecins, le roi succomba à ses blessures. Riyad se retrouva plongée dans un silence de plomb, les rues vidées par la stupéfaction.
La chronologie d’un assassinat
Selon le récit de Cheikh Ahmed Zaki Yamani, le drame s’est déroulé lors d’une rencontre prévue à 10 heures au palais royal avec une délégation koweïtienne. Le ministre du Pétrole accompagnait le roi pour cette réunion stratégique. C’est alors que le prince Fayçal ben Musaed, arrivé avec la délégation, s’approcha du roi.
Dans un geste d’apparente affection, le roi ouvrit les bras pour étreindre son neveu. Mais au lieu d’une étreinte, le prince sortit une petite arme de sa poche et tira à bout portant. Trois balles atteignirent le roi à la tête. Un garde royal intervint vivement, mais Cheikh Yamani aurait, selon certaines sources, ordonné de ne pas achever le prince sur-le-champ. Il accompagna ensuite le roi Fayçal, encore vivant, à l’hôpital, en vain.
Le prince Fayçal ben Musaed fut arrêté immédiatement. Une enquête fut ouverte, révélant que le prince souffrait de « troubles mentaux ». Bien que déclaré officiellement fou après un accord du cabinet royal, il fut jugé coupable du meurtre et exécuté par décapitation sur une place publique de Riyad en juin 1975, conformément à la loi islamique.
Les motivations exactes du prince restent floues. Si la thèse du déséquilibre mental prédomine, des spéculations ont émergé, évoquant une possible vengeance pour la mort de son frère aîné, Khalid, tué lors d’affrontements avec les forces de sécurité en 1966. Cependant, les enquêtes officielles ont conclu que le prince agissait seul.
Un règne de modernité et de réformes
Fayçal ben Abdelaziz Al Saoud, troisième roi d’Arabie saoudite, monta sur le trône en 1964. Fils du fondateur du royaume, Abdulaziz Al Saud, il succéda à son demi-frère Saoud, contraint à la démission suite à des luttes de pouvoir internes. Avant de devenir roi, Fayçal avait activement participé à la campagne d’unification de la péninsule arabique.
Il est reconnu pour avoir engagé l’Arabie saoudite sur la voie de la modernisation. S’appuyant sur les richesses pétrolières du pays, il a investi massivement dans le développement de systèmes d’éducation, de santé et de justice. Dès son accession au statut de prince héritier, il avait déjà montré son intérêt pour l’éducation, notamment féminine, en soutenant la création de la première école pour filles du royaume, Dar Al Hanan, par son épouse, la reine Iffat. Le Dr Mai Yamani fut d’ailleurs l’une des premières élèves de cette institution.
Malgré les résistances des cercles religieux conservateurs, le roi Fayçal a poursuivi ses réformes, ouvrant notamment la première chaîne de télévision du pays au milieu des années 1960. Il a même survécu à une attaque armée visant le bâtiment, attribuée au frère du prince Musaed.
Le pétrole, une arme diplomatique
La nomination de Cheikh Ahmed Zaki Yamani au poste de ministre du Pétrole, malgré son absence de lien familial avec la royauté, fut une décision remarquable du roi Fayçal. Attiré par les articles provocateurs de Yamani appelant à la démocratie et à un bon gouvernement, le roi, alors prince héritier, le fit nommer ministre.
Ensemble, ils ont œuvré pour donner au royaume le contrôle total de ses ressources pétrolières, faisant de l’Arabie saoudite une puissance incontournable sur la scène arabe et internationale. L’apogée de cette influence fut atteint en 1973, lors de la guerre israélo-arabe, lorsque l’Arabie saoudite, alors premier producteur mondial de pétrole, utilisa ce dernier comme une arme diplomatique. L’Arabie saoudite réduisit ses exportations vers les pays soutenant Israël, provoquant une flambée des prix mondiaux du pétrole.
« Ce que nous voulons, c’est le retrait complet des troupes israéliennes des territoires arabes occupés. Ils disposeront alors de réserves de pétrole au même niveau qu’en septembre 1973 », expliquait alors Cheikh Yamani à la BBC.
Cette politique a profondément modifié l’équilibre des pouvoirs mondiaux. L’année précédant sa mort, en 1974, le roi Fayçal fut d’ailleurs nommé « Homme de l’année » par le magazine Time.
Après la disparition du roi, son frère, le roi Khalid, lui succéda. Cheikh Ahmed Zaki Yamani est resté ministre du Pétrole jusqu’en 1986, avant de se consacrer à l’écriture et au conseil auprès de grandes entreprises. Mai Yamani, quant à elle, est devenue la première femme saoudienne à obtenir un doctorat de l’Université d’Oxford.