Publié le 2025-11-08 19:44:00. La ville côtière de Santa Marta, en Colombie, accueille ce dimanche le quatrième sommet entre l’Union européenne (UE) et la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC). Cet événement, initialement conçu pour marquer un nouvel ordre mondial, se déroule dans un contexte de participation réduite et sous l’ombre des tensions géopolitiques.
- La présence des dirigeants européens et latino-américains est significativement moins nombreuse qu’en 2023, signe d’un affaiblissement de la coopération bilatérale.
- Des pressions diplomatiques de la Maison Blanche sont suspectées pour limiter la participation, tandis que les actions militaires américaines en mer des Caraïbes créent des remous.
- L’agenda abordera des thèmes classiques tels que le multilatéralisme, le commerce, et la lutte contre le crime, mais le sort des navires accusés de trafic de drogue promet d’être un sujet de discorde.
Le soleil et le sable blanc de Santa Marta, d’ordinaire synonymes de vacances, servent de décor à un sommet UE-CELAC marqué par une participation en berne. Huit ans après la dernière réunion à Bruxelles, le paysage géopolitique a radicalement changé, se traduisant par une liste d’absents notablement plus longue que celle des présents. L’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis a bouleversé l’équilibre mondial établi depuis des décennies. Si le sommet de 2023 avait réuni une douzaine de présidents latino-américains et une part significative de leurs homologues européens, l’appel de ce week-end en Colombie ne suscite l’intérêt que d’une douzaine de chefs d’État sur un total de 60 délégations invitées.
Le gouvernement colombien a discrètement fait état de pressions exercées par la Maison Blanche pour minimiser la portée de cet événement. L’influence américaine transcende la simple rivalité diplomatique avec la CELAC, organisation née en 2011 au Mexique à une époque de montée en puissance des gouvernements progressistes en Amérique latine, se voulant une alternative à l’Organisation des États américains (OEA) sans la participation des États-Unis. D’autant plus que Santa Marta se situe à une centaine de kilomètres de la zone où Washington a intensifié sa « guerre contre les bateaux », accusés de transporter de la drogue vers les États-Unis. Au cours des deux derniers mois, dix-huit navires ont été coulés par les forces américaines, causant 69 décès.
Côté latino-américain, les figures marquantes de ce sommet seront l’hôte colombien, Gustavo Petro, et le président brésilien, Luiz Inácio Lula da Silva. Ce dernier, au grand dam du ministère des Affaires étrangères colombien, n’a confirmé sa présence qu’en toute fin de semaine. L’axe progressiste régional apparaît affaibli : le Chilien Gabriel Boric est à quelques jours d’une élection présidentielle, et des pays comme la Bolivie et l’Argentine sont désormais dirigés par la droite. Claudia Sheinbaum, présidente désignée du Mexique, a décliné l’invitation. Seul Lula da Silva représentera les pays du Mercosur, alors même que la signature d’un accord commercial entre le Mercosur et l’UE est attendue le 20 décembre. Le candidat de gauche uruguayen Yamandú Orsi a dû renoncer au dernier moment pour des raisons logistiques, et le Paraguayen Santiago Peña ne fera pas le déplacement. Les nations de l’axe Venezuela-Nicaragua-Cuba enverront des représentants de second rang, et le Pérou traverse une période d’instabilité politique avec un changement de gouvernement accéléré.
Ces désistements ne sont guère surprenants. La CELAC rassemble des nations aux tailles et aux intérêts divergents, allant des petites nations insulaires anglophones des Caraïbes au géant brésilien. La cohésion est d’autant plus difficile à atteindre entre des gouvernements aussi divers que ceux de Nicolás Maduro et de Javier Milei. Cette diversité rend la recherche d’un consensus compliquée, dans une communauté qui ne dispose pas d’un cadre institutionnel propre à l’image de l’UE, la rendant particulièrement vulnérable aux pressions extérieures.
Du côté européen, le président du Conseil de l’UE, António Costa, sera présent à Santa Marta. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a quant à elle annulé sa participation à la dernière minute, alors qu’elle se trouvait au Brésil pour le sommet sur le climat organisé par Lula. Pedro Sánchez, le président du gouvernement espagnol, a pour sa part vécu une véritable odyssée pour rejoindre la Colombie.
Arrivé de Belém, M. Sánchez a dû emprunter un avion militaire pour se rendre de Barranquilla à Santa Marta, l’aérodrome local ne disposant pas d’une piste suffisamment longue pour accueillir son appareil officiel. Un contretemps qui a pu dissuader d’autres dirigeants, comme le rapporte Carlos E. Cué depuis Santa Marta. M. Sánchez, par sa présence, entend démontrer l’engagement de l’Espagne dans les relations UE-CELAC et tenter de maintenir une influence sur un continent de plus en plus marqué par l’activisme de Donald Trump et la montée des gouvernements d’extrême droite. Le dirigeant espagnol fait pression sur l’UE, notamment sur le président français Emmanuel Macron, avec le soutien de Lula, pour une signature rapide de l’accord UE-Mercosur. Cependant, il évite toute confrontation directe avec Donald Trump, s’abstenant de critiquer publiquement ses menaces militaires envers le Venezuela lors d’une conférence de presse au Brésil. Ses actions et son alliance avec Lula s’inscrivent dans la recherche d’une alternative de gauche face à un ordre mondial perçu comme impérial.
L’ordre du jour de ce sommet ne réserve pas de grandes surprises : défense du multilatéralisme, du commerce et des investissements, thèmes d’autant plus cruciaux dans un contexte de guerre tarifaire initiée par Donald Trump. Les discussions porteront également sur les transitions écologique et numérique, ainsi que sur la lutte commune contre le crime organisé, la corruption, le trafic de drogue et la traite des êtres humains. Luiz Inácio Lula da Silva a clairement indiqué qu’il souhaitait que la question des navires impliqués dans le trafic de drogue soit abordée. Lors d’une conférence de presse tenue durant la COP30 à Belém, il a affirmé que la réunion n’aurait de sens que si cette problématique était discutée :
« La seule chose qui donne un sens à cette réunion, c’est si nous débattons de la question des navires de guerre américains dans les mers d’Amérique latine. »
Luiz Inácio Lula da Silva, Président du Brésil
Cet esprit anime également Gustavo Petro. La Colombie, alliée inconditionnelle des États-Unis depuis des décennies et bénéficiaire de leur aide militaire dans une guerre contre la drogue jugée infructueuse, prend aujourd’hui ses distances avec Donald Trump. Bien que la rupture semble être restée à un niveau personnel, Donald Trump ayant qualifié le président colombien de « voyou » et accusé le pays de « produire beaucoup de drogue », le changement est plus profond. Le gouvernement américain a retiré le visa de Gustavo Petro et l’a inscrit sur la « liste Clinton », un catalogue de sanctions financières. Bien avant l’arrivée au pouvoir de Trump, le premier président de gauche de l’histoire récente de la Colombie avait déjà élargi ses horizons diplomatiques, ouvrant des ambassades en Afrique, renforçant la coopération Sud-Sud et effectuant une tournée dans les pays arabes. L’annonce, en mai dernier, de l’adhésion de la Colombie au programme d’investissement de la Nouvelle Route de la Soie chinoise illustre cette nouvelle orientation.
Lors du sommet de Bruxelles en 2023, il avait été acté que la Colombie accueillerait la réunion de 2025 et assurerait la présidence de la CELAC. Ce qui n’était pas anticipé, c’est la réélection de Donald Trump. Le choix de la ville hôte avait également été laissé en suspens, Bogotá, la capitale, Cartagena de Indias, ou Medellín étant les options probables. Gustavo Petro a finalement opté pour Santa Marta. Cette ville, qui célèbre cette année les 500 ans de sa fondation par les premiers colons espagnols, se positionne comme un symbole de rencontre des cultures indo-américaine, afro-ibérique et ibérique. C’est également à Santa Marta que le libérateur Simón Bolívar s’est éteint en 1830. Malgré des connexions de transport moins développées que d’autres métropoles, la ville accueille non seulement le sommet des chefs d’État et des ministres des Affaires étrangères, mais également une série d’événements parallèles axés sur des enjeux culturels, économiques et sociaux qui transforment la station balnéaire.