Publié le 2025-10-29 18:23:00. Le chancelier allemand Friedrich Merz débute mercredi soir une visite officielle en Turquie axée sur une diplomatie pragmatique. L’objectif est de renforcer les liens bilatéraux, malgré les appels internes à aborder les questions de droits humains.
- Berlin privilégie une approche pragmatique pour rétablir des liens mutuellement bénéfiques avec Ankara.
- La gestion de la migration vers l’Europe est une priorité majeure pour le chancelier allemand.
- La Turquie attend de l’UE une modernisation de son union douanière et une exemption de visa pour ses citoyens.
À quelques heures de son arrivée en Turquie pour une visite officielle, le chancelier allemand Friedrich Merz se trouve au centre des attentes et des pressions. Alors que Berlin et Ankara cherchent à resserrer leurs liens sur des bases de dépendance mutuelle, le rôle de la diplomatie pragmatique prime sur les considérations éthiques. Cette approche contraste avec les exigences de certains membres de sa coalition et d’organisations de défense des droits humains, qui souhaiteraient que le dirigeant conservateur confronte le président Recep Tayyip Erdoğan à l’érosion de la démocratie, à la répression de la presse et à l’emprisonnement de figures de l’opposition, à l’instar du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoğlu.
« L’administration Erdoğan réprime de plus en plus l’opposition politique et les médias tout en étendant son contrôle politique sur les tribunaux », a alerté Human Rights Watch dans une déclaration.
Cependant, selon Yasar Aydin, expert de la Turquie à l’Institut allemand des affaires internationales et de sécurité (SWP) à Berlin, Friedrich Merz devrait « probablement s’épargner cet exercice d’équilibre ». L’expert estime que le chancelier allemand « ne discutera probablement pas des questions de démocratie et de droits de l’homme », préférant garder ses distances avec l’opposition pour renforcer ses liens avec un Recep Tayyip Erdoğan confronté à des défis nationaux croissants, marqués par une économie affaiblie et un mécontentement public grandissant. Cette stratégie permettrait à Merz de disposer d’une monnaie d’échange précieuse dans ses négociations avec le président turc.
L’Allemagne, bien que disposant d’une influence économique considérable et de liens étroits avec l’Union européenne, voit sa propre dépendance vis-à-vis de la Turquie s’accroître. Cette dépendance se manifeste notamment dans les domaines cruciaux du contrôle migratoire, de la coopération en matière de sécurité et de la médiation régionale. Pour Friedrich Merz, dont le parti, les Démocrates-Chrétiens, subit la pression croissante de l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) d’extrême droite, le renforcement de la gestion des migrations avec la Turquie constitue une priorité politique absolue.
La Turquie joue un rôle déterminant dans la lutte contre l’immigration irrégulière vers l’Europe depuis la crise des réfugiés de 2015. Berlin souhaite ainsi intensifier la coopération, notamment en ce qui concerne le rapatriement des ressortissants turcs dont les demandes d’asile ont été rejetées. En contrepartie, le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan espère des avancées sur des dossiers importants pour lui : la modernisation de l’union douanière entre l’UE et la Turquie, ainsi que l’octroi de l’exemption de visa pour les citoyens turcs souhaitant se rendre dans l’espace Schengen.
« La Turquie s’attend à une modernisation de son union douanière avec l’UE et à l’exemption de visa. Je ne m’attends pas à une avancée décisive dans les négociations, mais la chancelière donnera probablement une perspective de progrès », a précisé Yasar Aydin.
Au-delà de ces enjeux migratoires, l’Allemagne compte sur l’influence géopolitique de la Turquie au Moyen-Orient, sur son rôle d’allié clé au sein de l’OTAN face aux menaces russes, et sur son potentiel de médiateur dans le conflit ukrainien. Selon Yasar Aydin, Berlin souhaiterait également que la Turquie utilise ses liens avec le Hamas pour jouer un rôle constructif dans le désarmement du groupe.
Wadephul a préparé le terrain
Le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, avait précédé la visite de Merz la semaine dernière, adoptant un ton nettement plus conciliant que sa prédécesseure écologiste, Annalena Baerbock. Lors de son déplacement à Ankara, Johann Wadephul avait évité de critiquer frontalement le bilan d’Erdoğan en matière de droits civiques, privilégiant la mise en avant des intérêts communs.
Le ministre avait néanmoins glissé entre les lignes une référence subtile au bilan du président turc : « La démocratie, les droits de l’homme et l’État de droit sont des conditions de l’Union européenne qui nous tiennent à cœur. Mais je voudrais souligner : nous voulons des progrès dans les relations UE-Turquie. » Il avait précisé que Berlin souhaitait une mise à jour de l’union douanière et une libéralisation des visas, concluant par la volonté de Berlin d’avoir « un programme positif ».
Une victoire diplomatique pour Erdoğan
Pour Recep Tayyip Erdoğan, la visite de Friedrich Merz représente une nouvelle opportunité de projeter une image de légitimité sur la scène internationale, après une semaine riche en rencontres de haut niveau, et ce, malgré les critiques internationales persistantes à l’encontre de son régime autoritaire. Lundi, le Premier ministre britannique Keir Starmer avait confirmé un accord de vente de 20 avions Eurofighter à la Turquie, un accord dont Berlin avait levé son veto en juillet dernier.
« Ces visites permettent à Erdoğan de briller sur la scène internationale et seront saluées par les médias pro-gouvernementaux », a souligné Yasar Aydin, qualifiant cette situation de « gagnant-gagnant » pour le président turc.
Une diplomatie nouvelle génération
Au-delà des considérations politiques et pragmatiques, une nouvelle dynamique pourrait émerger dans les relations personnelles entre Friedrich Merz et Recep Tayyip Erdoğan. Le président turc aurait tendance à mieux s’entendre avec des dirigeants masculins au franc-parler, une affinité moins évidente avec Angela Merkel en raison de son sexe et de son attitude plus réservée, selon Yasar Aydin.
Contrairement aux visites précédentes, il est peu probable que des gestes culturels, parfois maladroits, soient renouvelés. Lors d’un déplacement en 2023, le président Frank-Walter Steinmeier avait suscité la polémique en servant des kebabs à Istanbul, une tentative de « diplomatie du döner » visant à célébrer la présence de trois millions d’Allemands d’origine turque. Cette initiative avait été critiquée pour sa simplification excessive de la contribution des immigrés turcs à un simple cliché de restauration rapide.
Friedrich Merz devrait donc éviter de reproduire cette erreur. Le gouvernement allemand a annoncé la semaine dernière que la visite se concentrerait sur les questions bilatérales et de politique étrangère, ainsi que sur une coopération renforcée dans les domaines de l’économie, de la migration et de la sécurité.