Publié le 10 février 2026 23:04:00. Un nouvel axe Rome-Berlin émerge sur la scène européenne, remettant en question la domination traditionnelle de la France et de l’Allemagne et suscitant des interrogations sur l’avenir de l’Union européenne, notamment face à un potentiel retour de Donald Trump à la Maison Blanche.
- L’Italie et l’Allemagne plaident pour une simplification des règles européennes et un renforcement du rôle du Conseil européen dans le processus décisionnel.
- Cette initiative, surnommée « Merzoni », pourrait éroder l’influence de la France et de son président, Emmanuel Macron.
- Le mécanisme de « coopération renforcée » pourrait être utilisé pour contourner l’unanimité et faire avancer certaines politiques européennes.
L’Union européenne se trouve à la croisée des chemins. Alors que se profile une réunion cruciale du Conseil européen, consacrée à la relance de la compétitivité du bloc, un nouveau duo de dirigeants européens prend de l’importance : Giorgia Meloni, Première ministre italienne, et Friedrich Merz, chef de file de l’opposition allemande. Leur rapprochement, rapidement baptisé « Merzoni » par les observateurs, pourrait bien redéfinir les équilibres au sein de l’UE et remettre en question le couple franco-allemand qui a longtemps dominé la politique européenne.
Rome et Berlin ont conjointement appelé à un « pré-sommet » afin de discuter de la nécessité d’une « discontinuité » dans le fonctionnement de l’UE. Ils estiment qu’un processus décisionnel trop lourd et bureaucratique paralyse l’action européenne et plaident pour un renforcement des pouvoirs des États membres afin de rationaliser les procédures. Cette proposition, qui pourrait remettre en cause le principe de l’unanimité, suscite déjà des réactions contrastées.
Selon un document issu d’une réunion bilatérale tenue le 23 janvier, l’Allemagne et l’Italie prônent une simplification drastique des règles européennes et une plus grande implication du Conseil européen dans le processus décisionnel. Cette initiative intervient dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes et d’incertitude quant à l’avenir des relations transatlantiques, notamment en cas de retour de Donald Trump à la Maison Blanche.
Les experts préviennent que cette approche pourrait se heurter à l’opposition des petits États, de certains partis politiques et de nombreux observateurs, qui y voient une atteinte inacceptable aux prérogatives de la Commission européenne, telles qu’elles sont définies dans les traités.
Le quotidien italien Corriere della Sera a d’ailleurs fait la une de son édition de ce mardi sur ce « remaniement de l’Europe », soulignant la lettre adressée par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, aux dirigeants européens en vue de la « retraite » organisée par António Costa, président du Conseil européen, au château d’Alden Biesen, à quatre-vingts kilomètres de Bruxelles. Dans cette lettre, Ursula von der Leyen a clairement exprimé son ambition de faire progresser l’UE à vingt-sept.
Cependant, elle a également souligné la possibilité de recourir au mécanisme de « coopération renforcée », prévu par le traité d’Amsterdam, qui permet à un groupe d’États membres – au moins neuf – de mettre en œuvre certaines politiques même en l’absence d’un consensus unanime. Ce mécanisme permettrait de surmonter les blocages et de progresser « à des vitesses différentes ».
Cette thèse est également soutenue par Mario Draghi, ancien Premier ministre italien et ancien président de la Banque centrale européenne, qui sera présent à la réunion au sommet. Dans son rapport sur la compétitivité, il a plaidé pour un « fédéralisme pragmatique » ou, selon ses termes, des « États-Unis d’Europe », afin d’éviter la fragmentation et la désintégration du bloc, d’autant plus face aux défis posés par un président américain comme Donald Trump.
Enrico Letta, ancien Premier ministre italien, s’exprimera également jeudi sur ces questions.
Dans l’entourage de Giorgia Meloni, qui n’a jamais caché ses divergences avec Emmanuel Macron, on se réjouit de ce nouvel axe Rome-Berlin. « Le train européen semble désormais guidé par Rome et Berlin », affirme-t-on, soulignant la relation pragmatique, solide et constructive entre Merz et Meloni, tous deux à la tête de gouvernements stables et privilégiant le dialogue avec les États-Unis de Trump, malgré l’imprévisibilité de ce dernier.
« La faiblesse politique interne du président français est le non-dit de cette affaire. »
Un ministre italien anonyme
« Il existe entre nous et l’Allemagne une relation vivante et fonctionnelle, avec la conscience que l’Europe ne devrait pas embrasser les pantoufles des États-Unis, mais nous n’arrivons pas non plus à une confrontation continue qui nous verrait perdants, comme Paris s’agite. »
Un responsable italien anonyme
Si le rêve des Frères d’Italie, le parti postfasciste de Meloni, est de remplacer la France dans la relation privilégiée qu’elle a toujours entretenue avec l’Allemagne, l’annonce de la « mort » du projet franco-allemand de futur chasseur, le FCAS, a été accueillie favorablement. Ce projet, promu depuis 2017 par Angela Merkel et Emmanuel Macron, est en concurrence avec l’AMCP, un chasseur italo-britannico-japonais de nouvelle génération, auquel Berlin pourrait se joindre.
Interrogé ce mardi sur un éventuel intérêt de l’Allemagne pour l’AMCP, le ministre italien Antonio Tajani a esquivé la question. Cependant, le nouveau « tandem » Rome-Berlin se confirme.
« Je ne sais pas s’il y a un intérêt de la part de l’Allemagne, mais il existe avec l’Allemagne une collaboration plus forte qu’auparavant. L’Italie a gagné une crédibilité et une stabilité sur la scène européenne que d’autres n’ont pas. Nous faisons un travail substantiel avec l’Allemagne, ils sont le premier fabricant et nous le deuxième. Nous avons également préparé un document commun sur les matières premières, nous travaillons ensemble depuis longtemps. Avec le nouveau gouvernement, les choses ont changé avec l’Allemagne, nous travaillons beaucoup en tandem. »
Antonio Tajani, ministre italien
À Berlin, un responsable gouvernemental allemand proche du chancelier Merz a expliqué à Politico que l’Allemagne s’oppose à la proposition de Macron d’une dette commune européenne, estimant qu’elle « détourne l’attention du principal argument, à savoir le problème de la productivité continentale ». Cette question sera au cœur du sommet de jeudi prochain et menace, en période de turbulences, tous les équilibres du bloc.
« Il existe sûrement un axe Berlin-Rome, un axe plus à droite, mais la grande question est de savoir si c’est un axe positif ou non pour l’UE. »
Une source bruxelloise
« On ne sait pas si ce sera un moteur de plus d’intégration, comme l’était l’axe franco-allemand, ou si cela nous mènera vers une plus grande fragmentation », a-t-elle ajouté, concluant par une question : « c’est un moteur, oui, mais est-ce un moteur électrique de nouvelle génération ou est-ce un moteur carbone ? »