Microsoft explore une solution radicale pour préserver notre héritage numérique : des plaques de verre capables de stocker des données pendant 10 000 ans. Cette technologie, baptisée Silica, pourrait bien être la réponse à la menace grandissante de l’obsolescence des supports de stockage actuels.
L’accumulation de données n’a jamais été aussi rapide, mais leur conservation est devenue un défi majeur. Si les tablettes d’argile sumériennes, gravées dès 3200 avant J.-C., et les parchemins égyptiens ont traversé les millénaires, les supports numériques modernes sont bien plus fragiles. Un disque SSD, même de haute qualité, risque de perdre ses informations en seulement 8 à 10 ans s’il n’est pas alimenté, et le stockage en nuage n’est pas une garantie à long terme, dépendant du renouvellement constant des serveurs.
Selon Vinton Cerf, l’un des pères fondateurs d’Internet, cette vulnérabilité pourrait mener à un « Âge sombre numérique », où des pans entiers de notre savoir seraient perdus. Un futur historien pourrait trouver d’abondantes archives du XIXe siècle, mais se heurterait à un vide quasi total pour la période allant de 1990 à 2026.
Silica se présente sous la forme de plaques de quartz synthétique ultra-pur, d’une taille à peu près équivalente à la paume d’une main. Ces plaques sont gravées à l’aide de lasers émettant des impulsions en femtosecondes (un quadrillionième de seconde). Cette technique modifie la structure de la matière à l’échelle nanométrique, créant des « voxels » – des pixels en trois dimensions – qui constituent le code de l’information.
Deux méthodes d’écriture sont possibles. La première consiste à provoquer une micro-explosion qui crée une minuscule cavité dans le quartz, permettant de stocker jusqu’à 1,59 gigabit par millimètre cube. La seconde, plus rapide, modifie l’indice de réfraction du verre, changeant la manière dont la lumière y circule, avec une vitesse d’écriture de 65,9 mégabits par seconde, un record pour ce type de support.
Dans les deux cas, les données sont gravées en volume, permettant d’empiler des centaines de couches sur une plaque de seulement deux millimètres d’épaisseur. Ce processus confère aux plaques une invulnérabilité exceptionnelle face aux agressions du temps, de l’humidité et de la chaleur. Il s’agit d’un stockage « à froid », ne consommant aucune énergie une fois les données gravées.
La lecture des informations nécessite de passer les plaques sous les capteurs d’un microscope piloté par ordinateur. Les voxels sont décodés en mesurant leur impact sur le passage des rayons lumineux, comme des prismes modifiant l’orientation et la phase des ondes lumineuses. Une intelligence artificielle analyse ensuite les images fournies par le microscope et apprend à reconnaître les distorsions optiques propres à chaque voxel, convertissant ces informations en données binaires (0 et 1).
À ce stade, Silica n’est pas destinée à un usage grand public. Microsoft prévoit de l’intégrer d’abord à son infrastructure de centres de données Azure. La phase de recherche fondamentale est désormais achevée et l’entreprise se concentre sur l’industrialisation du procédé. Les experts estiment que Silica pourrait être opérationnelle dans les centres de données Azure entre 2027 et 2030, un déploiement à domicile n’étant envisageable que vers la fin de la prochaine décennie.
L’objectif principal de Microsoft est de servir les grandes institutions, telles que les bibliothèques universitaires, les musées et les archives nationales. La sauvegarde de nos souvenirs personnels, comme les photos de vacances, devra donc attendre.