Publié le 2025-10-18 07:21:00. À une époque où le Parti socialiste retrouve une visibilité médiatique, son premier secrétaire, Olivier Faure, s’affirme sur la scène politique. Après avoir navigué entre les alliances complexes de la gauche et mené une négociation audacieuse avec le gouvernement, il récolte les fruits d’une stratégie qui le positionne comme un acteur central, bien que contesté.
- Le Parti socialiste obtient la suspension de la réforme des retraites après d’intenses négociations avec l’exécutif.
- Olivier Faure, longtemps sous-estimé, s’affirme comme un dirigeant médiatique, naviguant entre alliances et rivalités internes.
- Le dialogue renouvelé avec le gouvernement, notamment avec le Premier ministre Sébastien Lecornu, marque une évolution dans les relations politiques.
Il y a à peine sept ans, en ce printemps 2018, le nom d’Olivier Faure ne résonnait guère dans le paysage médiatique français. À peine élu à la tête du Parti socialiste, le député de Seine-et-Marne était initialement censé faire une apparition remarquée au journal de 20 heures de France 2. Mais c’est finalement l’ancien président François Hollande qui prit sa place ce soir-là, venu présenter son ouvrage « Les leçons du pouvoir ». Il aura fallu attendre plusieurs congrès remportés et sept années de plus pour qu’Olivier Faure apparaisse enfin sur le plateau du journal télévisé. Aujourd’hui, son visage est familier aux Français, un signe que le PS, sous sa direction, semble regagner du terrain. « Entre 2017 et 2022, tout le monde se fichait de ce qu’on faisait. Aujourd’hui, on est sortis du confort ouaté de l’opposition », analyse Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale.
Cette nouvelle stature a été notamment confirmée le mardi 14 octobre, suite à une négociation risquée avec le gouvernement concernant la réforme des retraites. Après deux ans et demi d’une adoption controversée sous le second quinquennat d’Emmanuel Macron, le texte est suspendu. Un succès dont même les partenaires écologistes doutaient : « Ça faisait au moins vingt ans que le mouvement social n’avait pas eu de victoire », se félicite Olivier Faure, sans ostentation. Qu’on l’admire ou qu’on le critique, le premier secrétaire semble imperturbable face aux aléas de la vie politique. « Il faut rester zen », confie-t-il avec un sourire. « J’ai d’abord eu les honneurs avec la Nupes, avant que l’on me présente comme un supplétif des insoumis, puis avec le NFP j’ai eu droit à nouveau à des portraits flatteurs, avant qu’une partie de la presse attende ma défaite au dernier congrès… Aujourd’hui on me concède une place sur l’Olympe, mais demain on me présentera peut-être comme le diable. »
Certains lui reprochent déjà de ne pas avoir obtenu gain de cause sur l’instauration des impôts Zucman, visant le patrimoine des plus fortunés, une mesure que les socialistes renvoient désormais au débat parlementaire. « Ils voulaient pouvoir clamer une victoire, et une suspension de la réforme des retraites est beaucoup plus facile à donner pour Macron que taxer les milliardaires et revenir sur sa politique fiscale », indique un proche de l’économiste Gabriel Zucman. D’autres, à l’instar de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, avec qui Olivier Faure échange quotidiennement, auraient souhaité une suspension « sine die » (sans date limite) plutôt que jusqu’en 2028. « La présidentielle sera l’occasion de trancher ces débats », rétorque le socialiste.
Au sein même du PS, des voix s’élèvent pour craindre un possible revers. « Même si on peut revendiquer une victoire de court terme, on risque de le payer très cher ensuite, on va nous dire qu’on a trahi », s’inquiète un élu. En effet, au terme des discussions, les socialistes devront voter l’ensemble du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour que la suspension, intégrée via un amendement, soit définitivement adoptée. « Rien n’a jamais été simple mais le plus dur commence », prévient Olivier Faure. « Il faut faire comprendre ce qu’on fait. Ça reste le budget Bayrou, nous allons le détricoter. » Des semaines d’intenses débats parlementaires attendent les députés socialistes pour sculpter la version finale du texte. « On va voir les positions de chacun sur la fiscalité des plus riches ou le pouvoir d’achat », poursuit Faure. « C’est le retour de la politique. Il faut chercher un mode d’emploi dans la tripartition. Comment on vit dans une démocratie sans majorité absolue et sans pour autant céder à la confusion gauche-droite ? Il va falloir continuer à négocier avec le gouvernement mais aussi les groupes parlementaires républicains, en coordination étroite avec la gauche, les écologistes. »
Les relations avec les précédents ministres des Comptes publics, Michel Barnier, puis François Bayrou, étaient respectivement inexistantes puis exécrables. Le premier ne considérait guère les socialistes, tandis que le second préférait s’adresser à François Hollande, avec qui il entretenait des liens anciens. « Le dialogue est plus intéressant avec Sébastien Lecornu, d’abord parce qu’il fait de la politique, il cherche à comprendre, il y a un rapport de respect réciproque », affirme Olivier Faure, décrivant le actuel Premier ministre comme « un héritier du gaullisme ». Tout comme son prédécesseur, le chef du gouvernement avait l’habitude d’échanger avec François Hollande. Pourtant, c’est bien Olivier Faure qu’il a prévenu, mardi, juste avant l’annonce de la suspension de la réforme des retraites. « Je prends mon risque », lui aurait écrit le Premier ministre. Suspectés d’avoir scellé un pacte déguisé en négociations acharnées, les socialistes démentent. Boris Vallaud, dont la prise de parole était initialement prévue en réponse à la déclaration de politique générale de Lecornu, est retourné dans son bureau après le discours pour ajuster son propos face aux ouvertures manifestes.
Du côté de l’Élysée, on souligne la bonne entente entre le Président et le premier secrétaire du PS. La veille de la nomination de Sébastien Lecornu, Emmanuel Macron aurait contacté Olivier Faure pour l’informer de sa décision. « Bayrou n’a pas compris que ce n’était pas avec Hollande qu’il fallait discuter », lui aurait confié le chef de l’État. « Le Président a une certaine forme d’estime pour Olivier Faure », assure un proche d’Emmanuel Macron. « À chaque fois, on annonce sa mise à mort au PS et il survit. Après les rencontres avec les partis, je l’ai souvent entendu dire : « Le plus important, c’était Faure. » » Boris Vallaud, qui accompagne fréquemment le premier secrétaire, endosse parfois le rôle plus critique, réputé trop dur ou inutilement cassant. « Vallaud a été agressif, coupant le Président », rapporte un participant de la dernière réunion à l’Élysée. « Olivier est trop intelligent pour faire confiance à Macron, mais je pense qu’il y a une forme de respect réciproque entre les deux. »
Boris Vallaud partageait la même promotion à l’ENA que le chef de l’État, avant de lui succéder au poste de secrétaire général adjoint à l’Élysée, sous François Hollande. Il ne lui pardonne pas les huit années de macronisme et l’humiliation infligée aux socialistes. Olivier Faure, quant à lui, maintient une certaine distance sans nourrir de rancœur. En 2017, comme beaucoup d’autres, il s’était interrogé sur le candidat présidentiel qui avait tenté de le rallier. « Je suis un socialiste et j’ai le sentiment que tu es un libéral », aurait conclu Faure. « Je ne cherche pas à avoir de contacts avec le Président », assure-t-il aujourd’hui.
« L’exigence de Vallaud et Faure est la même, ils ont exactement le même objectif, c’est une question de personnalité », explique un parlementaire socialiste. Les deux hommes, qui se sont affrontés lors du dernier congrès, nourrissent leurs ambitions présidentielles dans une concurrence maîtrisée. « Olivier peut être candidat mais il ne marchera pas sur quelqu’un qui serait mieux placé », assure un proche. Dans son entourage, on loue les progrès de celui qui « pense bien mais n’arrivait pas à le dire », parfois hésitant, manquant de clarté. « La crise institutionnelle l’a mis dans une situation où il est beaucoup plus exposé, il s’est pris au jeu de ce nouveau statut », poursuit le même socialiste. « Il ne veut pas parler de suite, griller les étapes mais sans fanfaronner, on commence à récolter les fruits de la stratégie de 2022. »
Ses soutiens évoquent l’histoire de ce personnage qui, longtemps considéré comme un simple second rôle, s’est révélé être un acteur clé. Longtemps perçu comme un intrus par ses prédécesseurs, Olivier Faure est parvenu à réhabiliter le PS en le réancrant à gauche. Désormais, alors que le macronisme semble s’affaiblir, ouvrant la voie à de nouvelles recompositions politiques, il élargit son espace sur sa droite. Accusé par ses opposants internes d’être sous l’influence de Jean-Luc Mélenchon, l’ancien collaborateur de François Hollande a marqué une rupture avec La France insoumise en écartant l’hypothèse d’un accord en cas de dissolution. Peu importe si les socialistes, seuls à ne pas voter la motion de censure, semblent prendre leurs distances avec le reste de la gauche. Olivier Faure sait bien que ni les écologistes, ni les communistes ne souhaitent réellement de nouvelles législatives. Les socialistes estiment ainsi faire le travail pour leurs partenaires.
Les partisans d’une affirmation du PS savourent cette période, eux qui déploraient l’attitude parfois apologétique des socialistes, même lorsqu’ils manquaient de moyens pour imposer leur vision. « Le PS doit revendiquer son histoire, on ne suit pas quelqu’un qui s’excuse », rappelle fréquemment François Hollande à ses visiteurs. Du côté de Raphaël Glucksmann, on se félicite de voir le premier secrétaire converger vers son « cap clair », ignorant les appels à l’unité de la gauche. « Raphaël devrait quand même se méfier », analyse cependant un ancien soutien de l’eurodéputé. « Aussi contestable que soit la décision de non-censure, le grand gagnant de cette séquence, c’est Faure. Il tient ses troupes, asphyxie ses oppositions internes et invisibilise Raphaël en prenant tout l’espace médiatique. »
Entre Olivier Faure et Raphaël Glucksmann, un désaccord subsiste. Le premier, en contact régulier avec Marine Tondelier, la secrétaire nationale des Écologistes, plaide pour une primaire de la gauche, une idée que le second écarte. « Mon problème avec Olivier n’est ni un problème de personne, ni un problème d’ambition », confie le fondateur de Place publique en privé. « Nous ne sommes pas les personnes les plus ambitieuses qui soient et je ne pense pas comme certains qu’il soit lobotomisé par Mélenchon. Notre désaccord concerne les verts. » L’eurodéputé est persuadé qu’il faut les pousser à choisir entre son camp et celui des insoumis, tandis qu’Olivier Faure cherche à préserver leurs liens. Du leader insoumis, le premier secrétaire a retenu une leçon : d’abord, consolider son socle. « Normalement, on commence à faire dans le peloton et ensuite on fait l’échappée », théorise-t-il. Une stratégie qui pourrait bien dessiner les contours d’une future candidature présidentielle.