Un rapprochement stratégique inquiétant se dessine en Asie du Sud : le Bangladesh, sous la direction actuelle, s’éloigne de l’Inde pour se rapprocher du Pakistan et de la Turquie, modifiant profondément l’équilibre régional et suscitant des préoccupations à New Delhi.
Ces derniers mois, Dhaka a multiplié les signes d’une réorientation diplomatique et militaire. En août 2025, le conseiller principal du gouvernement bangladais, le professeur Muhammad Yunus, a reçu le ministre pakistanais des Affaires étrangères, Ishaq Dar, où la relance de l’Association sud-asiatique de coopération régionale (ASACR) a été présentée comme une « priorité absolue ». Cette rencontre s’inscrit dans une série d’initiatives visant à renforcer les liens bilatéraux, notamment la reprise des vols directs entre les deux pays et la levée des restrictions de visa pour les citoyens pakistanais, mesures réciproquement mises en œuvre par Islamabad.
L’évolution la plus préoccupante pour l’Inde réside dans le renforcement des liens militaires entre le Bangladesh et la Turquie. Un accord de défense est en phase finale, qui pourrait permettre à Dhaka d’acquérir le système de défense aérienne à longue portée SIPER et de coproduire des drones de combat turcs. Depuis 2010, le Bangladesh a déjà importé 15 types différents d’équipements militaires de Turquie, devenant ainsi son quatrième plus grand marché dans ce domaine. Un financement de 55 000 crores de taka (environ 550 millions d’euros) a été alloué à la construction d’infrastructures pour la production d’équipements de défense, un investissement significatif qui témoigne de l’ambition de Dhaka.
Parallèlement, des informations révèlent un soutien financier de l’agence d’espionnage turque, le Milli İstihbarat Teskilatı (MIT), à des groupes islamistes bangladais, notamment le Jamaat-i-Islami, ainsi qu’à des participants au soulèvement de juillet, leur permettant de visiter des usines d’armement turques. Cette proximité avec des acteurs radicaux inquiète quant à la stabilité régionale.
Le Pakistan a également saisi l’opportunité de renforcer sa présence au Bangladesh. En novembre et décembre 2024, deux cargos pakistanais ont accosté au port de Chittagong, transportant près de 1 000 conteneurs de matériaux industriels, de produits manufacturés et de denrées alimentaires – une première depuis 1973, sans inspection préalable. Islamabad a également proposé à Dhaka d’utiliser son port de Karachi, une offre qui intervient peu après l’interdiction indienne des importations de produits en jute en provenance du Bangladesh.
Cette nouvelle dynamique s’étend au-delà des sphères politique et militaire, touchant également le domaine culturel. Des artistes pakistanais, tels que le chanteur Rahat Fateh Ali Khan et le groupe Junoon, sont de plus en plus sollicités pour des concerts à Dhaka, reléguant au second plan les artistes indiens. L’anniversaire de la mort de Muhammad Ali Jinnah, le père fondateur du Pakistan, a même été célébré publiquement à Dhaka en septembre 2024, un événement sans précédent depuis l’indépendance du Bangladesh en 1971.
L’intérêt du Pakistan pour la création d’un campus universitaire au Bangladesh et l’offre de 500 bourses d’études pour les étudiants bangladais témoignent également de cette volonté de renforcer la coopération dans le secteur de l’éducation. L’Université de Dhaka a d’ailleurs ouvert ses portes aux étudiants pakistanais.
Lors d’une visite en Chine en mars 2025, Muhammad Yunus a affirmé que le Bangladesh pouvait servir de porte d’entrée vers le nord-est de l’Inde, une région que le Bangladesh considère comme stratégiquement désavantagée. Des déclarations ultérieures du général de brigade (retraité) Abdullahil Aman Azmi ont souligné que le Bangladesh ne connaîtrait pas la paix tant que l’Inde ne garantirait pas la sécurité de cette région.
Pour l’Inde, cette situation représente un triple défi : une insécurité croissante le long de la frontière de 4 000 kilomètres, la menace de bases transfrontalières pour des groupes anti-indiens, et l’exploitation de la fracture entre Dhaka et New Delhi par Islamabad. La diversification des partenaires de défense du Bangladesh, avec l’appui de la Turquie, brise l’ancien monopole régional et complexifie la donne géopolitique en Asie du Sud.