Au cœur d’Abidjan, à la veille d’une élection présidentielle déjà scellée, la jeunesse ivoirienne exprime un profond désenchantement, aspirant à un changement politique qu’elle peine à voir émerger dans un paysage dominé par des figures familières.
À Yopougon, quartier populaire d’Abidjan, l’élection présidentielle qui se profile ce samedi est loin de susciter l’enthousiasme de Grace Gbizié, serveuse de 21 ans. « À quoi bon voter ? », lâche-t-elle, le plateau chargé, naviguant entre les tables d’un restaurant animé. « Ce sont toujours les mêmes visages. » Parmi ces figures récurrentes, le président Alassane Ouattara, octogénaire aux commandes du pays depuis 2010, se dresse en position de force. Favorisé par l’invalidation de candidatures de ses principaux rivaux, il semble assuré d’un quatrième mandat.
Cette lassitude émane d’une génération désabusée, qui voit ses aspirations à un avenir meilleur se heurter à un système politique perçu comme déconnecté de ses réalités. « Leur indifférence n’est pas un rejet de la démocratie en soi », analyse Rinaldo Depagne, directeur adjoint du programme Afrique à l’International Crisis Group. Il s’agit plutôt « d’une frustration face à un système qui ne répond pas à leurs vraies préoccupations ».
Une génération aux abois
Cette frustration n’est pas le propre de la Côte d’Ivoire. Partout sur le continent africain, la jeunesse piaffe face à la pauvreté, au chômage et à la corruption. Six jeunes sur dix se disent insatisfaits du fonctionnement démocratique. Une majorité de la génération Z africaine pointe du doigt une élite vieillissante et déconnectée, dénonçant de plus en plus ouvertement ce décalage.
Si, dans certains pays, la jeunesse parvient à infléchir le cours politique, comme au Sénégal en mars dernier avec l’élection d’un opposant de 45 ans, ou au Botswana en octobre avec le renversement d’un parti au pouvoir depuis plus d’un demi-siècle, le doute s’installe ailleurs. Les sondages révèlent une participation électorale moindre chez les jeunes par rapport aux générations plus âgées. Pour beaucoup, le combat se déroule désormais dans la rue. Les manifestations menées par la génération Z en octobre dernier à Madagascar ont conduit au renversement du gouvernement. Le Maroc, le Kenya et le Mozambique ont également été le théâtre de mouvements de protestation politique d’envergure.
« En Afrique, la démocratie existe légalement, mais elle n’est pas véritablement inclusive », constate Ousmane Ndiaye, journaliste sénégalais et auteur de « L’Afrique contre la démocratie : mythes, déni et péril ». « Beaucoup de jeunes n’y voient aucune valeur, car les décisions sont prises ailleurs et ne reflètent pas leurs besoins ou leurs préoccupations. »
La Côte d’Ivoire illustre cette dichotomie. Une récente enquête révèle que si les 18-24 ans se montrent optimistes quant à leur avenir et à celui de leur pays, une grande partie de la jeunesse ivoirienne se sent impuissante face au changement politique. Ainsi, alors que 97% des députés de l’Assemblée nationale ont plus de 40 ans, trois quarts des personnes interrogées dans cette même enquête avaient moins de 35 ans.
Parallèlement, une révision constitutionnelle il y a dix ans a ouvert la voie à de nouveaux mandats pour M. Ouattara, malgré les limites statutaires. Lors de l’élection actuelle, le Conseil constitutionnel a écarté deux opposants majeurs, l’ancien président Laurent Gbagbo et l’ancien PDG de Credit Suisse, Tidjane Thiam, facilitant ainsi la voie à un quatrième mandat de cinq ans pour le président sortant.
« À chaque élection, on parle de jeunesse, de projets, de milliards… mais notre quotidien ne change pas », déplore Marie Tchetche, qui filme une vidéo pour son compte TikTok au coin d’une rue de Yopougon. Ses parents vivent de la vente de pâtisseries et de la conduite de taxi. « Je n’ai pas envie de voter car ils sont tous pareils. Ils se battent pour leur poste, pas pour nous. »
Stabilité contre aspirations
Dans le brouhaha du restaurant où travaille Mme Gbizié, sous les rythmes du zouglou, les conversations vont bon train. Cheick Abdel-Aziz Bamba et Siaka Mickaël Diarrassouba, vendeurs de téléphones portables d’occasion, expriment un mélange d’espoir et d’inquiétude face à cette échéance électorale.
« Nous voulons juste des élections calmes, pas de guerre, plus jamais », confie M. Diarrassouba, évoquant la guerre civile qui a ravagé le pays entre 2002 et 2007. Yopougon, fief des partisans du Sud, avait alors été particulièrement touché. Après les élections de 2010, le quartier était redevenu un théâtre de violences suite aux contestations des résultats entre M. Ouattara et son adversaire, M. Gbagbo. Des dizaines de civils avaient péri.
« Depuis, le pays a progressé et est désormais stable, mais il est temps de penser aux jeunes. Nous avons des diplômes, mais pas d’emploi », insiste M. Diarrassouba. Le président Ouattara, né pendant la Seconde Guerre mondiale, se présente pourtant comme le champion de la jeunesse. « J’ai toujours eu à cœur d’offrir le meilleur à nos jeunes, afin qu’ils puissent créer une entreprise, travailler, apprendre et être indépendants », a-t-il déclaré lors d’un meeting la semaine dernière.
Certains jeunes semblent y adhérer. « Il veut un avenir meilleur », affirme Fatoumata Kouassi, étudiante en économie. « C’est un protecteur et le pays est stable. Nous voulons juste qu’il reste. »
Déconnexion ou réalisme ?
Des signes de l’action présidentielle sont visibles à Yopougon, à l’image du nouveau pont reliant le quartier au centre des affaires, inauguré en 2024, et de la modernisation de l’hôpital général, désormais doté d’équipements de laboratoire et d’une alimentation fiable en eau et électricité.
Pourtant, la réalité quotidienne de la majorité des habitants de Yopougon reste précaire. Dans les rues étroites, des jeunes réparent des téléphones sous des abris de fortune, tandis que des femmes vendent du poisson grillé, des vêtements d’occasion ou des cartes de crédit mobile. Seulement environ 55% des filles terminent leurs études secondaires.
De retour au restaurant, Grace Gbizié, la serveuse, ironise sur la déconnexion des dirigeants politiques. Elle rêvait de devenir infirmière mais a dû interrompre ses études pour élever son fils. Un soir de coup de feu, elle peut espérer gagner 5 000 francs CFA (environ 9 dollars). « Les politiciens devraient venir travailler ici eux-mêmes », lance-t-elle. « Ils verraient à quoi ressemble vraiment la vie. »