Taïwan a fermement rejeté une proposition américaine visant à relocaliser une part significative de sa production de semi-conducteurs sur le sol américain. Cette réponse souligne les défis liés aux ambitions de Washington de renforcer l’autonomie technologique des États-Unis face aux tensions géopolitiques croissantes.
Lors d’une émission de télévision locale dimanche, la vice-Première ministre taïwanaise Cheng Li-chiun a déclaré que l’idée de transférer 40 % de la chaîne d’approvisionnement en semi-conducteurs de l’île vers les États-Unis était « impossible ». Elle a expliqué que l’écosystème taïwanais, développé sur plusieurs décennies, ne peut être délocalisé du jour au lendemain.
« Notre expansion internationale, y compris nos investissements aux États-Unis, repose sur le maintien de l’industrie à Taïwan et sur la poursuite des investissements nationaux », a-t-elle précisé, selon une traduction de CNBC.
Ces déclarations contrastent avec les objectifs affichés par le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick, en janvier dernier, après la conclusion d’un nouvel accord commercial entre les États-Unis et Taïwan. Lutnick avait alors exprimé son souhait de voir 40 % de la chaîne d’approvisionnement en puces taïwanaise transférée aux États-Unis durant le mandat actuel du président Donald Trump.
Dans le cadre de cet accord, le gouvernement taïwanais s’était engagé à investir directement 250 milliards de dollars (environ 230 milliards d’euros) par le biais de ses entreprises technologiques, avec un financement supplémentaire de 250 milliards de dollars (environ 230 milliards d’euros) pour étendre leur capacité de production aux États-Unis. En contrepartie, Washington a réduit les droits de douane sur la plupart des produits en provenance de Taïwan, passant de 20 % à 15 %, et a supprimé les droits de douane sur certains médicaments génériques, composants d’avions et ressources naturelles indisponibles aux États-Unis. Des quotas d’exportation plus élevés pour les puces taïwanaises ont également été promis.
Taiwan Semiconductor Manufacturing Co (TSMC), le premier fabricant mondial de puces sur mesure et producteur des semi-conducteurs les plus avancés, a déjà entrepris de s’aligner sur les intérêts politiques américains. L’entreprise a investi plus de 65 milliards de dollars (environ 60 milliards d’euros) dans le secteur manufacturier américain ces dernières années et prévoit d’atteindre 165 milliards de dollars (environ 150 milliards d’euros), notamment pour répondre aux besoins de clients américains tels qu’Apple et Nvidia. Ces investissements bénéficient également des subventions prévues par la loi américaine CHIPS and Science Act.
Cependant, selon Lutnick, Washington ambitionne également d’attirer des centaines d’autres entreprises plus petites de la chaîne d’approvisionnement en puces. « Nous allons construire d’immenses parcs industriels de semi-conducteurs en Amérique… Il s’agit d’un acompte de 500 milliards de dollars (environ 460 milliards d’euros) pour rapatrier ces semi-conducteurs », avait-il déclaré en janvier, ajoutant que les entreprises taïwanaises qui ne construiraient pas aux États-Unis pourraient être confrontées à des droits de douane de 100 %, une menace proférée par Donald Trump.
Les analystes du secteur des semi-conducteurs s’accordent largement avec l’évaluation de Cheng Li-chiun, estimant que les plans de relocalisation les plus ambitieux de Washington sont irréalistes. Ils soulignent les difficultés liées à la délocalisation d’une chaîne d’approvisionnement aussi complexe, notamment l’écosystème profondément intégré de Taïwan, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée aux États-Unis et les coûts élevés.
Certains analystes géopolitiques évoquent également la théorie du « Bouclier de silicium », selon laquelle le rôle central de Taïwan dans l’approvisionnement mondial en puces rend la sauvegarde de son autonomie stratégique pour les États-Unis, afin de dissuader une éventuelle agression chinoise. Pékin revendique en effet la souveraineté sur l’île démocratique.
Ce « Bouclier de silicium » pourrait inciter Taïwan à ne pas transférer ses chaînes d’approvisionnement à l’étranger. Les autorités taïwanaises ont d’ailleurs mis en place une politique exigeant que les usines de TSMC à l’étranger utilisent des technologies en retard d’au moins deux générations sur celles de pointe déployées à Taïwan, une règle souvent désignée sous le nom de « règle N-2 ».
Le département américain du Commerce n’a pas immédiatement répondu à une demande de commentaire concernant les déclarations de Cheng Li-chiun. Mardi, les actions de TSMC ont progressé de 2,75 % à Taïwan.