Une adaptation théâtrale débridée et exigeante du roman « Le Joueur » de Dostoïevski, par la compagnie japonaise Chiten Theatre, submerge le public londonien jusqu’au 15 février. L’œuvre, née d’une urgence financière pour l’écrivain russe, est revisitée avec une énergie frénétique qui reflète l’obsession du jeu.
En 1866, Dostoïevski se retrouva dans une situation désespérée : pour rembourser ses dettes de jeu, il s’engagea à écrire « Le Joueur » en seulement 30 jours, hypothéquant les droits d’auteur de ses œuvres antérieures et futures. Cette course contre la montre transparaît dans l’adaptation de Chiten Theatre, une expérience théâtrale de 90 minutes qui plonge le spectateur au cœur de l’addiction.
La pièce, jouée en japonais, est une succession de fragments tirés du roman de Dostoïevski, qui suit les fortunes changeantes d’Alexeï Ivanovitch, un joueur de roulette compulsif, et de la famille qu’il assiste comme précepteur. Le rythme est effréné, les sous-titres luttant pour attirer l’attention face à un plateau tournant, des chorégraphies excentriques et des acteurs qui frappent des billes de billard avant de prononcer leurs répliques. La musique d’un trio rock, Kukangendai, amplifie l’intensité de la représentation.
La mise en scène d’Itaru Sugiyama est particulièrement inventive. Le plateau de roulette, autour duquel gravitent les acteurs, est mis en mouvement non pas par un mécanisme caché, mais par les efforts épuisés d’Alexeï, symbolisant ainsi le cercle vicieux de l’addiction. Au-dessus, un cercle de diodes électroluminescentes suit la trajectoire de la bille, incarnant le destin incertain des personnages.
Le metteur en scène, Motoi Miura, privilégie un style rythmique et stylisé, loin du naturalisme. Les mouvements et les dialogues soulignent avec force la précarité financière des protagonistes. Cependant, l’humour est également présent, notamment grâce à la grand-mère interprétée par Satoko Abe, et des références subtiles aux réflexions de Dostoïevski sur les traits russes et européens sont intégrées, chaque personnage se voyant attribuer un geste et une phrase signature. Par exemple, Mademoiselle Blanche, qui ne se mariera avec l’employeur d’Alexeï que si sa grand-mère décède, s’exclame : « HA HA HA ! », tout en mimant le mouvement d’une balance.
Takahide Akimoto, dans le rôle d’Alexeï, livre une performance remarquable, ses monologues furieux révélant la profondeur et le danger de son obsession pour la roulette et la fille de son employeur, Polina. La distribution, composée de sept acteurs, est à la hauteur de l’exigence de la pièce.
Cette production ne s’adresse pas à ceux qui recherchent une narration linéaire et centrée sur les relations entre les personnages. Les acteurs récitent davantage qu’ils n’incarnent l’histoire, et même les répliques destinées à un autre personnage sont souvent adressées directement au public. Mais pour ceux qui souhaitent s’immerger dans la panique et l’épuisement liés à l’addiction, il est temps de miser.