Une exposition inédite à la Courtauld Gallery de Londres révèle la fascination du peintre post-impressionniste Georges Seurat pour la mer et la côte normande, un thème central dans une grande partie de son œuvre. L’événement rassemble pour la première fois depuis plus d’un siècle les six toiles réalisées par l’artiste à Port-en-Bessin, en 1888.
Seurat, décédé prématurément à l’âge de 31 ans en mars 1891, probablement d’une diphtérie, a produit environ 45 peintures au cours de sa courte carrière. Plus de la moitié de ces œuvres sont consacrées aux paysages maritimes, capturés lors de ses séjours estivaux entre 1885 et 1890. L’exposition « Seurat et la Mer » présente vingt-trois peintures, études à l’huile et trois dessins, répartis dans deux salles, offrant un aperçu intime de cette période créative.
Même en tenant compte de l’approche scientifique et de l’objectivité revendiquées par Seurat, ainsi que de son adhésion aux théories sur la couleur et la perception qui le distinguent de l’impressionnisme, ses tableaux restent singuliers et déconcertants. Son trait peut parfois sembler rigide et inhabituel, mais ses dessins préparatoires, réalisés au crayon de conté sur des papiers texturés, sont considérés comme des chefs-d’œuvre.
L’artiste, connu pour sa technique du pointillisme – la juxtaposition de points et de traits de couleurs pures plutôt que de pigments mélangés, afin de créer des effets optiques de transition et de luminosité – n’hésitait pas à ajouter des bordures de points à ses compositions, parfois des années après leur création. Ces cadres colorés, conçus et peints par Seurat lui-même, ont été largement abandonnés et perdus au fil du temps.
L’exposition met en lumière une atmosphère particulière, une impression d’attente qui se dégage de ses œuvres. Dans « Port-en-Bessin, le port extérieur (marée basse) », réalisé en 1888, on ressent une tension palpable. Seurat semble observer attentivement son environnement, capturant des détails subtils comme les drapeaux flottant au vent ou les silhouettes solitaires traversant un pont.
Si le pointillisme, avec ses touches de pigments accumulées, souligne l’effort et l’artifice de la technique, il peut parfois créer une sorte de voile entre le spectateur et l’image. Dans ses petites études, réalisées sur des panneaux de bois, chaque touche est significative, tant en termes de tonalité que de valeur chromatique. Cependant, dans ses tableaux de plus grande taille, l’effort minutieux peut parfois sembler laborieux, notamment lorsqu’il s’agit de représenter des étendues de sable, des prairies ou des eaux calmes.
Mais lorsque tous les éléments se rejoignent, ce labeur se transforme en quelque chose d’extraordinaire. Les scènes du quotidien, souvent désertes, acquièrent une profondeur psychologique insoupçonnée. On perçoit la fixation de l’artiste, son regard intense. Au-delà de la lumière, du port et de la mer, il se passe quelque chose d’autre, une multitude d’événements qui se déroulent simultanément, mais qui prennent du temps à se révéler.
L’exposition révèle également l’aspect imprévisible et parfois déroutant de l’œuvre de Seurat. Il pouvait être aussi capricieux qu’analytique. Le ciel bleu de « Le Phare d’Honfleur » est moins saturé d’un côté que de l’autre. La vue d’une régate à Grandcamp est interrompue par une végétation luxuriante et désordonnée, qui crée un contraste saisissant avec la voile orange d’un bateau. Ces détails inattendus semblent avoir été ajoutés pour le plaisir d’un autre peintre.
Seurat peignait de préférence par beau temps, lorsqu’il la luminosité de la côte normande était à son apogée. Les jours de ciel plombé, il se consacrait à ses dessins et à ses toiles inachevées. L’exposition suggère l’image d’un artiste solitaire, errant dans les petites villes, observant attentivement son environnement.
Les six tableaux réalisés à Port-en-Bessin, en 1888, sont réunis pour la première fois depuis une exposition à Bruxelles l’année suivante. On ressent le regard attentif de l’artiste, capturant des détails comme les drapeaux flottant au vent, les silhouettes solitaires traversant un pont ou une femme portant un panier. Une atmosphère d’attente plane sur ces scènes, comme si quelque chose allait se produire.
Seurat était fasciné par la topographie, les formes des objets, les bollards, les lampadaires, les ponts et les halles à poissons en fer forgé. Deux ans plus tard, en 1890, il se rend à Gravelines, une région côtière plate entre Calais et Dunkerque. Ses tableaux sont alors constellés de points de couleur. La lumière de la mer du Nord est plus douce, moins vive que celle de l’été. Un bateau descend la Manche au crépuscule. Il n’y a personne autour, seulement l’homme à bord et, sans doute, le peintre qui suit sa progression.
Les tableaux de Seurat sont riches en lumière, en couleurs, en objets et en atmosphère, mais ce qui se dégage le plus est un sentiment de vide. On le retrouve dans la mélancolie des « Baigneurs d’Asnières » (1884) et dans la stylisation des foules de « Un dimanche à l’Île de la Grande Jatte » (1884-1886), tout autant que dans les paysages maritimes. On a parfois l’impression d’observer Seurat peignant, invisible et inaperçu, au milieu de ses tourbillons de lumière.