Le miroir déformant des apparences : Jean Genet revisité par le numérique
Une tempête technologique s’abat sur le West End avec la nouvelle adaptation des « Bonnes » de Jean Genet par Kip Williams. Après avoir fait sensation à Sydney, cette mise en scène audacieuse, déjà portée par l’usage spectaculaire des écrans dans une précédente œuvre de Williams, plonge le spectateur dans un tourbillon visuel et émotionnel d’une vitesse implacable.
Écrite et mise en scène par Kip Williams, cette nouvelle version du drame de 1947, créé par Jean Genet, propulse l’histoire de deux sœurs domestiques et de leurs jeux dangereux de maître-esclave dans une ère moderne. Si certaines nuances d’origine sur le pouvoir et l’érotisme s’estompent, la technologie, elle, prend le relais avec une audace remarquable. Les smartphones des interprètes filment en direct, projetant des images sur les panneaux arrières du décor, capturant ainsi la fièvre fantasmatique qui anime les sœurs dans leur rébellion simulée contre leur maîtresse, « Madame ».
Williams insuffle une modernité vibrante à la pièce grâce à cette utilisation de la technologie. La critique de l’image léchée des influenceurs et de la culture de la célébrité en ligne est frappante. L’analogie, une fois révélée, est d’une ingéniosité limpide : les visages des acteurs sont numériquement retouchés, les transformant en leurs propres avatars numériques, lisses et déshumanisés, à l’image des versions « botoxées » de soi-même. Les filtres distordus achèvent de les dépeindre comme moins humains, soulignant comment les glissements dans la fantaisie, pour les trois femmes, se déroulent désormais dans un espace virtuel et performatif, celui de la réalité augmentée.
Ce théâtre de l’artifice résonne avec notre époque, marquée par les injections, la liposuccion et les régimes express. Pourtant, la pièce reste fidèle à l’intrigue originelle de Genet : du thé empoisonné, destiné à libérer les sœurs de leur servitude, à la lettre anonyme (devenue ici un e-mail) envoyée à la police pour incriminer le petit ami de « Madame », accusé de détournement de fonds.
La violence psychologique se déploie dans le décor d’une chambre d’adolescente aux teintes rose bonbon, appartenant à une héritière milliardaire. Claire (Lydia Wilson) et Solange (Phia Saban) apparaissent d’abord comme des jeunes filles en pyjama, absorbées par leurs iPhones. Lydia Wilson, campant une « Madame » dédaigneuse, enchaîne les poses de diva et de star du porno sur la musique de Bach, tandis que Phia Saban, en servante recroquevillée aux gants de caoutchouc, se fait presque méprisable. Le mélodrame de cette fantaisie de domination et de soumission culmine avec l’entrée de « Madame » (Yerin Ha), dépeinte comme une figure sillonnant entre la frivolité, la suffisance et une monstruosité évidente.
La musique entraînante et les images d’Instagram, tremblotant au rythme des smartphones tenus par les personnages qui se filment, confèrent à la pièce une qualité hallucinatoire et désintégrante. Le spectateur ressent la désorientation, mais la rapidité de la narration semble parfois masquer l’exploration approfondie de la dynamique entre les femmes. Si le lien ombilical entre les sœurs est palpable, leurs possibles sous-entendus incestueux restent peu explorés.
« Madame » est une Cruella de Vil caricaturale en short de cuir, d’une naïveté narcissique, passant de la colère impérieuse aux rires. Elle incarne une figure familière de l’influenceuse et de la fille à papa, ce qui affaiblit paradoxalement sa tyrannie oppressante sur ses domestiques. On perçoit ainsi la parodie de l’asservissement des sœurs à travers leurs jeux de rôle, mais l’asservissement lui-même peine à être pleinement rendu, peut-être parce que « Madame » se révèle si puérile et sujette aux crises de colère – ou peut-être est-ce là la représentation de la tyrannie à l’ère moderne.
Les performances sont remarquables, particulièrement celles de Saban et Wilson, et un sentiment de danger grandissant monte à mesure que les projections se font plus folles et que le décor semble se désagréger, reflétant la fragilité des mondes intérieurs des personnages. La scène frontale de Rosanna Vize, drapée de voilages et de miroirs, nous implique en tant que « followers » scrutant cet univers virtuel au bord de l’implosion. L’expérience est épuisante, déroutante, grisante. Sarah Snook avait remporté un Olivier pour la dernière pièce de Williams ; Lydia Wilson et Phia Saban mériteraient la même récompense pour leurs interprétations à couper le souffle.
Au Donmar Warehouse, Londres, jusqu’au 29 novembre.