Deux pionnières de la course à pied, Kathrine Switzer et Sophie Power, bien que n’ayant jamais été réunies auparavant, partagent aujourd’hui un lien unique. Séparées par 35 années et des océans, ces deux femmes ont vu leurs vies et leur discipline sportive basculer grâce à des images marquantes qui ont redéfini le monde de la course à pied féminine. L’une a subi une agression pour avoir osé défier les hommes sur un marathon, l’autre a dû faire un choix déchirant entre sa maternité et la course de ses rêves.
Lors d’une conférence sur la course à pied féminine dans l’Oxfordshire, Kathrine Switzer, Américaine, et Sophie Power, Britannique, se sont rencontrées pour la première fois. L’occasion de partager leurs expériences, marquées par des photographies devenues emblématiques.
En 1967, Kathrine Switzer faisait le tour du monde lors du plus ancien marathon des États-Unis, à Boston. Enregistrée sous le nom de K. V. Switzer, elle fut la cible d’une attaque violente de la part du directeur de course, qui découvrit la présence d’une femme parmi les participants. « C’était une attaque vicieuse », se souvient Kathrine. « Il hurlait : « Sors de ma course ! » jusqu’à ce que mon petit ami le frappe. » À l’époque, le consensus général voulait que les femmes soient trop faibles pour endurer de telles distances. Pourtant, Kathrine avait consulté le règlement et n’y avait trouvé aucune interdiction formelle.
Malgré l’incident, Kathrine Switzer a terminé la course en 4 heures et 20 minutes. Cinq ans plus tard, le marathon autorisait officiellement la participation des femmes. Elle y décrocha la troisième place, recevant son trophée des mains du même homme qui lui avait arraché son dossard par le passé. « Quand je vois le visage de cette jeune femme – je dis jeune femme car je venais d’avoir 20 ans – je suis fière d’elle, d’avoir tenu bon, dit qu’elle allait commencer et finir, et prouver au monde que les femmes méritent leur place », confie-t-elle.
Son image, et même son dossard, sont devenus des symboles de l’émancipation féminine, inspirant un mouvement mondial baptisé « 261 Fearless ». Ce réseau compte 19 groupes dans 14 pays et fédère les femmes autour de la course et de programmes éducatifs. Le travail de Kathrine après ses exploits à Boston inclut une collaboration avec Avon Cosmetics pour organiser des marathons féminins à travers le globe, une démarche qui a contribué à l’inclusion de l’épreuve olympique en 1984.
Elle avait d’ailleurs anticipé la récente explosion de la pratique féminine. « Regardez ce qui se passe dans la course féminine, les femmes remportent des ultra-marathons, leur endurance s’améliore, tout l’avenir physique de la course féminine est très, très excitant », assure-t-elle. L’évolution est nette : en 1981, les femmes ne représentaient que 4 % des participants du premier marathon de Londres. En 2012, ce chiffre atteignait 37 %, et cette année, il s’élevait à 45 %.
Comme Kathrine, Sophie Power s’est retrouvée, de manière inattendue, au centre d’une tempête médiatique. En 2018, elle fut photographiée allaitant son fils de trois mois, en plein cœur de la prestigieuse course de 106 miles (environ 170 km), l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (UTMB). L’histoire derrière cette image remonte à quatre ans auparavant. « J’avais finalement obtenu ma qualification pour l’UTMB en 2014, mais j’ai dû y renoncer car j’étais enceinte de mon premier fils », explique-t-elle. « On m’a refusé le report, arguant que mon choix de tomber enceinte était personnel. Si j’avais été blessée, j’aurais pu reporter. »
Lorsqu’elle s’est qualifiée une seconde fois, elle venait de donner naissance à son fils. Elle ne souhaitait pas laisser passer cette opportunité une nouvelle fois. « Je me souviens qu’un photographe s’est approché de mon mari et lui a demandé s’il pouvait prendre une photo », relate Sophie. « Je me suis dit que peut-être l’organisateur verrait cette photo et comprendrait que j’aurais dû avoir la chance de courir la course de mes rêves quand j’étais en forme et en bonne santé, et non trois mois après l’accouchement, alors que mon corps n’était pas encore remis. »
Aujourd’hui coureuse d’ultra-marathon pour la Grande-Bretagne, Sophie a battu un record du monde en 2024, parcourant 347 miles (558 km) à travers l’Irlande en trois jours et demi. À l’instar de Kathrine, elle utilise désormais sa notoriété, amplifiée par cette image virale, pour encourager les femmes à pratiquer le sport. Elle est la fondatrice de SheRACES, une organisation à but non lucratif visant à améliorer l’expérience des femmes dans les compétitions sportives. « Il y a tellement d’obstacles supplémentaires à la participation », souligne-t-elle. « SheRACES collabore avec les organisateurs d’événements pour les faire tomber, s’assurer que nous avons des toilettes, des produits d’hygiène menstruelle et des T-shirts à notre taille. Franchir la ligne d’arrivée change des vies, il est donc essentiel de donner à chaque femme la chance d’atteindre son objectif. »
En août dernier, elle a lancé la première d’une série de courses exclusivement féminines, une initiative similaire à celle de Kathrine 47 ans plus tôt. Les statistiques confirment cette tendance : Sport England a rapporté en novembre 2024 une augmentation d’environ 300 000 participants à la course à pied en 12 mois, dont plus de 80 % de femmes. Cet été, England Athletics a également enregistré une proportion plus élevée de femmes débutant dans la discipline par rapport aux trois mois précédents.
« C’est formidable de rencontrer Kathrine pour la première fois. Elle est l’une de mes inspirations », confie Sophie. « Voir ce qu’elle a fait avec la photo prise d’elle, et les changements considérables qu’elle a défendus depuis, est une source d’aspiration pour moi. »