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Un survivant du naufrage sera jugé pour homicide involontaire

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Ibrahim A., un Soudanais originaire du Darfour, comparaît devant la justice parisienne pour son rôle présumé dans le naufrage mortel d’un « petit bateau » dans la Manche. Sept personnes ont perdu la vie lors de cette traversée le 12 août 2023. L’homme de 31 ans, détenu depuis quatre mois au moment de son interrogatoire en décembre 2023, nie être l’un des deux pilotes présumés de l’embarcation, malgré les témoignages concordants de plusieurs survivants.

À l’origine de cette affaire complexe, la Juridiction nationale de lutte contre la criminalité organisée (Junalco) a pris le relais des investigations. Ibrahim A. est soupçonné d’avoir été aux commandes d’un pneumatique de sept mètres qui a chaviré après une défaillance de sa pompe à air. Sur les 68 passagers, majoritairement afghans, plongés dans les eaux glacées, seuls 35 ont survécu. Parmi eux, une vingtaine ont désigné Ibrahim A. et un autre individu, identifié comme Tut E., comme étant les conducteurs du navire. « Je me suis dit : c’est fini, je suis mort », a confié Ibrahim A. au juge d’instruction, décrivant le moment du naufrage.

Face au juge, Ibrahim A. maintient avec fermeté sa version des faits : « Je n’étais pas le conducteur. À mon avis, ces gens ne voulaient pas impliquer leurs frères et ont préféré nous désigner [lui et Tut E.] comme les chauffeurs. » Cependant, le magistrat semble peu convaincu, non seulement par la multiplicité des témoignages incriminants, mais aussi par un accord financier suspect. Alors que les autres passagers ont déboursé 1 000 € pour la traversée, Ibrahim A. n’aurait payé que 400 €. Un tarif réduit qui suggère, selon l’accusation, une tâche spécifique confiée par les organisateurs. L’intéressé avance une autre explication : cette remise visait à s’assurer son silence et à éviter la propagation d’informations sur le départ au sein de la communauté soudanaise. Cette réduction aurait également entraîné l’absence de gilet de sauvetage pour Ibrahim A., contrairement à certains passagers afghans.

Dans ce dossier sensible, Ibrahim A. est défendu par Me Raphaël Kempf, un pénaliste réputé pour sa défense dans des affaires médiatisées et politiques, notamment lors des attentats du 13 novembre et du mouvement des Gilets jaunes. L’avocat dénonce avec vigueur les accusations portées contre son client, qualifiant une partie de l’interrogatoire de « surréaliste ». Il fait référence à un échange où le juge a interrogé Ibrahim A. sur la norme internationale ISO 12402, régissant la fabrication des gilets de sauvetage. « L’objectif de la juge était de démontrer qu’il y avait une négligence en matière de sécurité à bord, caractéristique de l’homicide involontaire. C’est pourquoi elle a évoqué cette norme », explique Me Kempf. « Ce que la justice oublie, c’est qu’Ibrahim A. a failli mourir cette nuit-là. »

Me Kempf estime que la place de son client n’est pas en prison : « Il n’est pas coupable d’homicide involontaire et l’État doit assumer une certaine responsabilité. » Il souligne également l’importance de comprendre les raisons qui ont poussé Ibrahim A. à entreprendre un tel voyage : « Si nous ne savons pas ce qu’il fuyait, nous ne pouvons pas comprendre sa détermination absolue à atteindre l’Angleterre. »

La motivation d’Ibrahim A. est simple : « Je suis parti à la recherche d’une vie meilleure », déclare-t-il. Ce Soudanais a parcouru 4 500 kilomètres depuis son pays natal, déchiré par la violence depuis 2003 et actuellement plongé dans une guerre civile sanglante. Originaire du Darfour, il appartient à la communauté Masalit, persécutée par les milices Janjawid, d’origine arabe. Il y a quelques années, alors qu’il faisait paître le bétail avec son frère, ils avaient été menacés par des Janjawid armés. Sa famille avait alors été contrainte de fuir vers un camp de déplacés à Krinding, au Darfour, puis au-delà de la frontière, dans un camp à Adré, au Tchad, qui accueille aujourd’hui 280 000 réfugiés soudanais.

Au printemps 2023, la maladie de sa mère et la détérioration de la situation humanitaire l’ont poussé à quitter le Tchad. Sa femme, Ikbal, avait déjà obtenu l’asile aux États-Unis où elle travaillait comme infirmière. Ibrahim A., quant à lui, a jeté son dévolu sur l’Europe occidentale. Il a d’abord rejoint la Libye en voiture, puis traversé la Méditerranée, débarquant en Italie avant de gagner la France. « Quand je suis arrivé en France, je voulais faire prendre mes empreintes digitales mais j’avais des difficultés avec la langue », explique-t-il. « Je comprends beaucoup mieux l’anglais et c’est pourquoi je voulais aller en Angleterre. »

La Manche représente un péril constant pour les petites embarcations. En 2024, 78 migrants y ont perdu la vie. Les autorités françaises intensifient leurs efforts pour démanteler les réseaux de passeurs. Dans les tribunaux du nord de la France, les conducteurs de ces embarcations s’exposent à des peines allant de six mois de prison pour une première infraction à un à deux ans pour ceux impliqués dans des réseaux, selon Pascal Marconville, premier avocat général près la cour d’appel de Douai. Bien qu’Ibrahim A. nie toute implication avec les trafiquants présumés qui comparaîtront à ses côtés, l’implication de la Junalco suggère une peine potentiellement lourde. Une source proche de l’enquête souligne : « Chacun a ses responsabilités et son niveau d’implication, mais il savait qu’il pilotait un bateau en mauvais état et que la traversée était dangereuse. »

Détenu en détention provisoire depuis plus de deux ans dans une prison près de Paris, Ibrahim A. a eu le temps de réfléchir au naufrage, d’apprendre le français et de déposer une demande d’asile, qui lui a été refusée. Les autorités françaises ont invoqué un manque de preuves « suffisantes » pour attester de son origine dans l’ouest du Darfour. Me Kempf a déposé un recours, mais suspecte une motivation différente : « Je pense que les autorités lui ont refusé l’asile parce qu’il est en prison », avance l’avocat. Cette situation a des conséquences émotionnelles désastreuses pour le Soudanais. Lors d’une audience préliminaire en octobre, Ibrahim A. a fondu en larmes devant ses juges.

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