Publié le 2024-06-21 07:24:00. L’historien Karl Schlögel, récemment de retour de Lviv, met en garde contre une Europe trop prompte à oublier la guerre en Ukraine. Lauréat du Prix de la paix du commerce du livre allemand, il plaide pour un soutien militaire et moral sans faille à Kyiv, tout en disséquant les dynamiques géopolitiques qui ont façonné la Russie.
- L’historien Karl Schlögel a vécu une alerte anti-aérienne à Lviv, renforçant son appel à ne pas détourner le regard face à la guerre en Ukraine.
- Il affirme qu’« sans une Ukraine libre, il ne peut y avoir de paix en Europe » et que l’Europe doit soutenir militairement le pays.
- Son œuvre, saluée par le jury du Prix de la paix, est celle d’un expert de l’Est, pionnier dans l’analyse de la politique expansionniste de Vladimir Poutine.
De retour à Berlin après un séjour dans la ville ukrainienne de Lviv, Karl Schlögel porte encore en lui les échos d’une alerte anti-aérienne et les longues heures passées dans un abri. Pour l’historien, ces expériences de terrain sont un message clair à destination de ceux qui souhaiteraient tourner la page sur le conflit : « Ils devraient y aller et le constater par eux-mêmes. » Il insiste auprès de la DW : « Ils devraient comprendre ce que cela signifie pour les gens là-bas, que l’Europe ne soit pas en mesure d’arrêter les attaques quotidiennes et nocturnes contre les villes ukrainiennes. »

Considéré comme l’un des plus éminents spécialistes de l’Europe de l’Est, Karl Schlögel fut parmi les premiers à alerter sur les ambitions expansionnistes de Vladimir Poutine. Pour lui, la survie de l’Ukraine est intrinsèquement liée à la stabilité européenne : « Sans une Ukraine libre, il ne peut y avoir de paix en Europe. » Ce message, couplé à son travail d’« archéologue de la modernité et sismographe du changement social », lui a valu le prestigieux Prix de la paix du commerce du livre allemand, comme l’a souligné le jury dans son allocution.
L’annonce de son nom en juillet dernier avait toutefois suscité un débat public : un défenseur du soutien militaire à l’Ukraine pouvait-il légitimement recevoir un prix de la paix ? Karl Schlögel, sans s’appesantir, reconnaît la division inévitable qui traverse l’Europe quant à la durée de cet engagement : « Il y aura inévitablement une division au milieu de l’Europe » concernant la nécessité de soutenir l’Ukraine face à l’invasion russe.
Un expert de premier plan de l’Europe de l’Est
La passion de Karl Schlögel pour l’Europe de l’Est remonte à ses premières explorations de l’Union soviétique en 1966, à l’adolescence. Deux ans plus tard, il est témoin direct des événements du Printemps de Prague.
Son intérêt pour la région n’a cessé de croître. Après un doctorat consacré aux conflits au sein des organisations syndicales soviétiques post-staliniennes, il multiplie les séjours à Moscou et à Leningrad. En 1984, son premier ouvrage, « Moskau Lesen » (Lire Moscou), mêlant recherches empiriques et expériences personnelles, marque les débuts d’un style d’écriture singulier qui lui vaudra le surnom d’« érudit et flâneur ».
Pour Schlögel, l’histoire prend tout son sens lorsqu’elle se vit « là où elle s’est produite », à travers les rencontres humaines. Il estime que les historiens ne doivent jamais se cantonner aux seuls archives.
Parmi ses ouvrages majeurs figurent « Moscou, 1937 » (2012), « L’Ukraine : une nation à la frontière » (2018), « Dans l’espace, nous lisons le temps : sur l’histoire de la civilisation et de la géopolitique » (2016) et plus récemment « Le siècle soviétique : archéologie d’un monde perdu » (2023).

Dès 1990, il occupe la chaire d’histoire de l’Europe de l’Est à l’Université de Constance. En 1995, il rejoint l’Université européenne Viadrina de Francfort (Oder) en tant que professeur, poste qu’il occupera jusqu’à sa retraite en 2013.
« Avec Poutine, il faut être prêt à tout »
Moscou, l’ex-Union soviétique, la Russie : ces thèmes constituent le cœur de l’œuvre de Karl Schlögel.
Peu après l’annexion illégale de la Crimée par le régime de Poutine en 2014, l’historien se rend sur place et recentre ses recherches sur l’Ukraine. « Avec Poutine, il faut être prêt à tout », écrivait-il alors, une conviction qu’il maintient aujourd’hui. Il interprète les provocations constantes, telles que les survols de drones au-dessus du territoire de l’OTAN, comme la manifestation d’une politique expansionniste et d’une démonstration de force dénuée de crainte des conséquences.
Dans son entretien avec la DW, Karl Schlögel se refuse à faire des prédictions hasardeuses. Il écarte l’idée d’une Russie irrémédiablement condamnée à l’autoritarisme : « Des choses peuvent arriver à tout moment que nous ne pouvons pas prévoir. Les choses se sont déroulées différemment de ce que pensaient les experts. La blitzkrieg de Poutine n’a pas non plus fonctionné. »
La véritable interrogation, selon lui, réside dans la capacité de la Russie à s’affranchir de « la malédiction de l’empire » et à définir ce qu’elle sera après une éventuelle chute de cet empire.
Il cite l’exemple des États-Unis, ancienne puissance impériale traversant une phase d’incertitude et de réalignement sous la présidence de Donald Trump. Bien qu’il ne considère pas cela comme une fin en soi pour l’Amérique, il constate que l’époque où les États-Unis dominaient culturellement et influençaient fortement le monde est révolue.

Rester fidèle à la cause ukrainienne
Karl Schlögel ne pense pas que les Ukrainiens puissent compter sur un soutien indéfectible de la part de Donald Trump.
Lors de sa visite à Lviv, l’historien a été particulièrement marqué par la résilience de la population, déterminée à montrer qu’elle ne cédera pas face à l’agresseur.
Dans son discours de réception du Prix de la paix, Karl Schlögel réaffirmera son soutien à la défense d’une Ukraine libre et indépendante. Il estime que le monde doit maintenir son engagement envers la cause ukrainienne, même face à la lassitude engendrée par de nombreux autres conflits internationaux.
Le Prix de la paix, décerné annuellement par l’Association allemande des éditeurs et libraires, récompense une « personnalité qui a apporté une contribution exceptionnelle à la réalisation de l’idée de paix, principalement par ses activités dans les domaines de la littérature, de la science ou de l’art ». La remise du prix, doté de 25 000 euros, aura lieu le 19 octobre, à l’issue de la Foire du livre de Francfort, en l’église Saint-Paul.
Parmi les lauréats précédents figurent la journaliste et historienne américano-polonaise Anne Applebaum, l’écrivain anglo-indien Salman Rushdie, et l’auteur ukrainien Serhiy Zhadan.