Publié le 2025-10-24 07:03:00. Face à l’urbanisation galopante, la biodiversité peine à survivre. Un nouveau rapport du Conseil consultatif sur le changement climatique (CCAC) plaide pour une intégration systématique de la nature dans les projets de construction, afin d’atteindre une approche « sans perte nette ».
- Le CCAC demande que tout développement réduise son impact sur la biodiversité, obligeant à compenser les espèces et habitats détruits.
- Cette exigence vise à un équilibre écologique sur les sites de construction, là où le Royaume-Uni impose même un « gain net de biodiversité » de 10 %.
- Des exemples concrets montrent que cette approche est non seulement réalisable, mais peut aussi générer des économies, comme l’illustre le nouvel hôpital psychiatrique de Portrane.
Lorsque les pelleteuses entrent en action, que les arbres sont abattus et que le béton est coulé, les perspectives de survie pour la nature dans un environnement profondément transformé semblent souvent bien maigres. Pourtant, un récent rapport du Conseil consultatif sur le changement climatique (CCAC) souligne une nécessité impérieuse : intégrer la biodiversité dès les premières phases des projets de construction. Ce document préconise une philosophie « sans perte nette », impliquant que toute destruction d’habitat ou déplacement d’espèces lors d’un développement doit être compensé, soit sur le site même, soit dans un lieu équivalent.
Si cette démarche est moins ambitieuse que celle du Royaume-Uni, qui impose aux promoteurs de laisser la nature 10 % mieux lotie grâce à une loi de 2021 sur le « gain net de biodiversité », elle représente néanmoins un changement de paradigme pour les urbanistes, promoteurs et constructeurs. Des orientations élaborées par la branche irlandaise du Chartered Institute of Ecology and Environmental Management détaillent une série de mesures possibles. Au-delà des solutions courantes comme les nichoirs pour oiseaux et chauves-souris ou les plantations de remplacement, le défi majeur réside dans la création de corridors écologiques connectant harmonieusement les nouveaux espaces verts aux paysages naturels environnants.
L’accent est également mis sur les systèmes de drainage durables, privilégiant les espaces végétalisés et les étangs au détriment du béton, afin de favoriser une infiltration naturelle des eaux de pluie. L’esthétique recherchée n’est plus celle, lisse et parfaite, souvent présentée dans les brochures immobilières. Cette approche demande une adaptation plus fine aux spécificités de chaque site, pouvant potentiellement inclure la préservation de zones particulièrement riches, ce qui pourrait impliquer des coûts accrus.
Cependant, cette augmentation des coûts n’est pas une fatalité, comme le démontre Marion Jammet, du Irish Green Building Council, qui a analysé des projets ayant réussi à maintenir, voire à améliorer la biodiversité. Elle cite en exemple le nouvel hôpital psychiatrique central de Portrane, à Dublin, où des forêts existantes ont été agrandies et de nouvelles prairies et zones humides ont été aménagées pour la gestion de l’eau. « Cela ne coûte pas nécessairement plus cher. En fait, le HSE (Health Service Executive) a économisé environ 100 000 € grâce à cette approche, par rapport à l’installation de bassins de rétention souterrains traditionnels », précise Mme Jammet. « La clé du succès réside dans l’implication précoce des écologistes et une collaboration ouverte entre toutes les parties prenantes dès le début du processus. »
Si le HSE a bénéficié d’un grand site avec des éléments naturels préexistants, un autre exemple, plus typique, est le bâtiment de l’Observatoire dans les Docklands de Dublin. Ce bureau de six étages, entouré de bitume et de béton au niveau du sol, arbore un luxuriant toit végétalisé. Ce jardin en hauteur, conçu comme un habitat semi-naturel, abrite des plantes et des graminées qui atténuent le ruissellement des eaux de pluie, rafraîchissent le bâtiment par temps chaud, soutiennent les oiseaux et les pollinisateurs, purifient l’air et offrent un espace de détente aux travailleurs.
Le Irish Green Building Council travaille activement à l’intégration des principes de « pas de perte nette » dans une gamme plus large de bâtiments. En partenariat avec l’Agence du logement et le Trinity College, il pilote le projet « Bio-Neighbour », spécifiquement axé sur les lotissements résidentiels. « Si nous voulons construire 50 000 logements chaque année, nous avons le potentiel de causer beaucoup de tort à la biodiversité, ou au contraire, de lui apporter une aide considérable », affirme Mme Jammet. « L’objectif principal du projet Bio-Neighbour est de faire du développement résidentiel intégrant la biodiversité la nouvelle norme. »
Pour que « aucune perte nette » devienne la norme en matière d’urbanisme et de construction, une formalisation du principe est nécessaire, selon le CCAC. « Une réglementation est nécessaire pour définir comment le principe de non-perte nette de biodiversité doit être concrètement appliqué dans la planification et l’exécution de projets individuels », insiste le rapport. « Cela demandera plus de clarté et de systèmes sur des questions clés telles que la manière de mesurer et d’évaluer la biodiversité, ainsi que l’impact de l’application de mesures sur site et hors site au bénéfice de la biodiversité. »
Le cadre national de planification, publié l’été dernier, stipule déjà que les autorités locales, dans leur rôle de planificateurs, « devraient chercher à remédier à toute perte nette de biodiversité ». Dans un communiqué, le ministère du Logement a précisé que toutes les autorités locales devront mettre en place un plan d’action pour la biodiversité d’ici la fin de l’année prochaine pour renforcer leur approche.
Toutefois, le Irish Green Building Council soutient la demande du CCAC en faveur de réglementations spécifiques. « Cela se fait déjà dans certaines autorités locales, mais c’est assez fragmenté et manque de cohérence, ce qui complique la tâche pour les promoteurs », reconnaît Mme Jammet. Le Dr Mark Mulville, directeur de l’École d’arpentage et d’innovation en construction de l’Université technique de Dublin, identifie une autre difficulté : l’application du principe de non-perte nette aux bâtiments existants. « Le meilleur type de bâtiment est celui que l’on ne construit pas. Du point de vue du carbone intrinsèque, il faut conserver ce que l’on a, mais le financement des travaux sur ces bâtiments devient très difficile », explique-t-il. De nombreux bâtiments restent vacants car leur rénovation n’est pas économiquement viable. « D’une certaine manière, il serait plus simple de les démolir et de recommencer, en intégrant toutes ces fonctionnalités dès le départ. Nous sommes dans une situation délicate où ce qu’il faudrait faire et ce qu’il est possible de faire ne sont pas nécessairement alignés. »