Publié le 8 février 2024 09h36. Accusé d’avoir ruiné des centaines de familles en Espagne, Antonio Arroyo Arroyo, 72 ans, est de nouveau jugé pour escroquerie hypothécaire. Ce « prêteur des pauvres » est soupçonné d’avoir monté un système frauduleux complexe, impliquant notaires et intermédiaires, pour s’enrichir sur la misère des emprunteurs.
- Antonio Arroyo Arroyo est accusé d’escroquerie continue et de falsification de documents, avec une peine potentielle de 19 ans de prison.
- Des dizaines de victimes témoignent d’avoir perdu leur logement et sombré dans l’endettement après avoir contracté des prêts auprès de ses sociétés.
- L’enquête met en lumière le rôle trouble de certains notaires, accusés d’avoir « blanchi » les opérations frauduleuses.
Le tribunal provincial de Madrid est devenu un lieu familier pour Antonio Arroyo Arroyo. L’homme d’affaires, vêtu d’une veste tweed, se présente régulièrement devant les juges, un dossier à la main et son téléphone portable à l’oreille, affichant une inquiétude croissante. Mais malgré les plaintes, les arrestations et les témoignages accablants, il semble échapper à la justice depuis plus d’une décennie. La prescription des délits, l’épuisement des victimes ou leur décès ont souvent entravé les poursuites.
Les victimes, elles, sont là, figées sur des chaises devant la salle d’audience, le visage marqué par une tristesse éternelle. Gloria Esquivias, infirmière auxiliaire de 61 ans, se souvient avoir voulu regrouper ses dettes de carte de crédit en 2011. Elle a vu une publicité promettant « de l’argent rapide, des crédits en un jour, l’annulation des embargos ». Elle a demandé 5 000 euros et a fini par devoir rembourser 63 000 euros, au risque de perdre sa maison et son mariage. Isabel Ballesteros a quant à elle dû vendre son appartement en urgence après avoir contracté un prêt de 22 000 euros, se retrouvant avec une nouvelle dette de 60 000 euros. Begoña Martínez, coiffeuse, a perdu son salon de coiffure après avoir accepté un prêt de 6 000 euros. Le cas de Ramona Navarrete, mère d’un enfant handicapé, est particulièrement tragique : son mari s’est suicidé, incapable de faire face à l’endettement causé par un prêt de 19 000 euros.
Une trentaine de personnes concernées ont uni leurs forces pour ce « macro-procès », après en avoir échappé à beaucoup indemnes. Les témoignages convergent : les victimes, souvent en difficulté financière, étaient attirées par des promesses de remboursement de prêt dans des conditions avantageuses. Elles étaient ensuite convoquées chez un notaire, où elles étaient incitées à signer des papiers obscurs et faussement présentés, sous peine de perdre l’accès à l’argent. L’argent était versé en espèces ou par chèque, ne représentant qu’une fraction du montant indiqué dans l’acte, avec des conditions de remboursement impossibles à respecter.
Les notaires sous le feu des critiques
L’opération d’Antonio Arroyo, développée sur plusieurs années, a impliqué un réseau d’acteurs secondaires, dont des notaires, des intermédiaires (l’épouse, la fille et le neveu d’Arroyo) et même de faux directeurs de banque. Les victimes décrivent le siège de l’une de ses entreprises, situé au 8, rue Rosario Pino à Madrid, comme une véritable « maison d’escroquerie ». Les emprunteurs étaient ensuite conduits chez des notaires, notamment Julia Sanz López et Ricardo Ferrer Giménez, dont les bureaux se trouvaient rue del Buen Suceso, 6, et rue Orense, 68, dans la capitale.
Entre 2006 et 2012, 319 prêts hypothécaires liés à Antonio Arroyo ont été signés dans l’étude notariale de Julia Sanz, soit 10 % de tous les prêts signés pendant cette période. La police qualifie le travail des notaires de « blanchiment » de l’escroquerie, estimant qu’ils donnaient un vernis de légalité aux opérations frauduleuses. Les victimes affirment avoir fait confiance aux notaires, pensant que leur présence garantissait la validité des contrats.
Cependant, lors de l’enquête, les notaires impliqués ont été disculpés. Le tribunal numéro 4 de Plaza Castilla a estimé qu’il n’existait pas « d’éléments suffisants pour conclure que les notaires ont sciemment participé à l’activité frauduleuse d’Antonio Arroyo et de ses collaborateurs, ni qu’ils ont coopéré à leur intervention, ni qu’ils en ont bénéficié financièrement » (ordonnance de novembre 2019). Les notaires témoigneront également la semaine prochaine, constituant un atout majeur pour la défense d’Antonio Arroyo, qui a exigé que toutes les victimes reconnaissent leurs signatures sur les documents signés devant eux.
Un élément clé de l’enquête a été l’arrestation d’Antonio Arroyo et de plusieurs de ses collaborateurs en flagrant délit, grâce à la vigilance de José Enrique Masía Pérez et Andrea García. Ces derniers, méfiants face aux personnages insaisissables qui leur accordaient un prêt, ont découvert que l’homme se présentant comme directeur de Caja Duero (la banque censée gérer leur crédit) était un imposteur. Ils se sont alors rendus au commissariat de police. Le 5 septembre 2012, lorsque les collaborateurs d’Arroyo les ont rejoints chez le notaire de la rue Buen Suceso, 6, ils ont alerté les agents du Groupe IX de la Brigade de Police Judiciaire de Madrid. La police a confirmé qu’ils avaient reçu 7 500 euros en espèces, alors que l’acte signé indiquait 16 000 euros. Les fraudeurs présumés ont été arrêtés sur le champ.
Le rapport de police révèle le modus operandi de l’organisation et souligne que « l’instrument juridique fondamental utilisé par l’organisation et comme garantie d’impunité pour les auteurs est l’acte contresigné par un notaire ». Les enquêteurs soulignent également que la remise des sommes en espèces ne correspond pas aux montants indiqués dans l’acte, que l’origine de l’argent n’est pas attestée, que les victimes ne reçoivent pas de copie de l’acte, qu’elles ne sont pas informées des intérêts de retard (29 %) ni des échéances, et que le notaire ne leur lit pas les clauses.
Le procès contre Antonio Arroyo Arroyo et ses acolytes se poursuit ce lundi. Une affaire qui reflète une époque sombre, celle de ceux qui ont profité du désespoir lors de la dernière grande crise économique.