Le capital devient l’instrument de la politique internationale, une réalité que les marchés commencent à pleinement intégrer. Entre investissements massifs et stratégies monétaires audacieuses, les flux financiers redéfinissent les équilibres géopolitiques et économiques, avec des implications notables pour le dollar américain et l’euro.
La Banque de réserve de Nouvelle-Zélande a surpris en adoptant une approche prudente, écartant pour l’instant une hausse des taux d’intérêt. La nouvelle gouverneure, Anna Breman, privilégie la patience, remettant en question l’idée d’une convergence rapide vers une politique monétaire plus restrictive dans les pays à forte croissance. Cette décision, qui contraste avec la ligne plus agressive de la Reserve Bank of Australia, souligne la fragilité des fondations économiques nationales et laisse le dollar néo-zélandais avec moins de pression à la vente.
C’est toutefois le Japon qui marque les esprits avec un engagement colossal aux États-Unis. L’accord commercial conclu avec Donald Trump, et maintenu par le Premier ministre Sanae, se traduit par des investissements concrets dans des secteurs stratégiques. La première phase prévoit 36 milliards de dollars (environ 33 milliards d’euros) investis dans l’énergie et les minéraux essentiels, dont une centrale au gaz naturel de 33 milliards de dollars dans l’Ohio, capable de produire 9,2 gigawatts d’électricité – l’équivalent de neuf réacteurs nucléaires. Il ne s’agit pas de simples mouvements de capitaux, mais d’investissements industriels de grande envergure, de nature à soutenir le développement de l’intelligence artificielle.
En outre, Tokyo prévoit la construction d’un terminal d’exportation de pétrole brut en eau profonde dans le golfe du Mexique et d’une usine de fabrication de diamants industriels synthétiques, en partenariat avec De Beers. Ces projets, présentés comme des investissements directs étrangers, sont en réalité une politique économique déguisée, visant à renforcer la sécurité énergétique, la résilience des chaînes d’approvisionnement et la compétitivité industrielle américaine.
Les investissements directs du Japon à l’étranger ont déjà atteint un niveau proche de leurs sommets d’avant la pandémie, s’élevant à environ 20 000 milliards de yens par an (environ 130 milliards d’euros). La question n’est plus de savoir si l’argent circule, mais comment. Si ces investissements nécessitent des achats massifs de dollars, cela soutiendra le taux de change USD/JPY. Si, au contraire, le Japon utilise ses réserves de change pour garantir des prêts en dollars, la pression sur le yen sera atténuée. Tokyo privilégie clairement cette seconde option, et les marchés scruteront attentivement les détails de ces opérations.
Aux États-Unis, l’activité économique reste stable, ce qui renforce l’impression d’une conjoncture solide. Les minutes de la réunion de janvier de la Réserve fédérale devraient confirmer une pause dans le cycle de hausse des taux. Le marché anticipe une baisse d’environ 59 points de base cette année, tandis que les prévisions des institutions financières se situent plutôt autour de 50 points de base. Cet écart, bien que limité, pourrait peser sur les positions spéculatives.
L’incertitude plane également sur la nomination du prochain président de la Fed. L’arrivée potentielle de Kevin Warsh pourrait introduire un élément de volatilité, les marchés étant particulièrement sensibles aux profils et aux orientations des responsables monétaires.
Dans l’ensemble, les fondamentaux restent favorables au dollar, qui devrait évoluer dans une fourchette de 97,50 à 98,00 sur l’indice DXY. Il ne s’agit pas d’une appréciation fulgurante, mais d’une consolidation avant une possible reprise à l’automne.
De l’autre côté de l’Atlantique, des rumeurs circulent sur un possible départ de Christine Lagarde de la Banque centrale européenne avant la fin de son mandat en 2027, ce qui permettrait au président Emmanuel Macron d’influencer sa succession avant les élections françaises. Les noms de Pablo Hernandez de Cos et de Joachim Nagel sont évoqués, ce dernier étant plus ouvert à l’idée d’un élargissement des emprunts communs de l’UE.
Pour l’heure, il s’agit d’un simple élément narratif, sans impact majeur sur les taux de change. L’EUR/USD devrait continuer à évoluer dans une fourchette comprise entre 1,1815 et 1,1865. L’évolution la plus importante à surveiller est l’adoption par les banques centrales étrangères du programme EUREP élargi de la BCE, qui vise à renforcer la liquidité du marché obligataire européen.
En définitive, le marché ne semble pas animé par un sentiment spéculatif, mais par une réallocation structurelle des actifs. La politique monétaire conciliante de la Nouvelle-Zélande, les investissements stratégiques du Japon, la stabilité de l’économie américaine et les incertitudes liées au leadership de la Fed et de la BCE contribuent à cette dynamique. Le dollar se renforce non pas par une hausse spectaculaire, mais par un afflux de capitaux dans son écosystème.
Par ailleurs, des spéculations sur un possible retour de la Russie dans le système financier international, et notamment sur une réintégration au réseau SWIFT, coïncident avec une initiative de la BCE visant à renforcer le rôle de l’euro comme monnaie de réserve mondiale. Christine Lagarde a annoncé l’extension permanente du filet de sécurité en euros, offrant aux banques centrales du monde entier un accès à des financements en pension jusqu’à 50 milliards d’euros (environ 53 milliards de dollars), sous réserve de critères de solvabilité.
Il ne s’agit pas d’une simple mesure de liquidité, mais d’une ambition monétaire à long terme. Dans un contexte géopolitique incertain, où les sanctions peuvent redessiner les cartes des réserves, l’euro se positionne comme une alternative prévisible et fiable au dollar. La BCE offre ainsi une garantie aux détenteurs d’actifs en euros, assurant la stabilité du système financier.
Ce dispositif s’apparente à la facilité de pension FIMA de la Réserve fédérale, qui stabilise les marchés du Trésor américain. Cependant, la portée symbolique de l’initiative de la BCE est plus importante, car elle invite toutes les banques centrales à participer à un programme permanent de liquidité en euros. Cela change la perception de la monnaie unique, qui devient une véritable monnaie internationale, non seulement en termes de volume d’échanges, mais aussi en termes de financement en période de crise.
L’impact sur les taux de change ne sera pas immédiat, mais à long terme, la liquidité garantie en euros réduira la prime de risque associée à la détention d’actifs libellés dans cette devise. Cela pourrait subtilement modifier les préférences en matière de gestion des réserves. Si les banques centrales savent qu’elles peuvent restituer des garanties de haute qualité en euros, la demande d’obligations en euros deviendra plus forte.
En résumé, l’euro tente de devenir une monnaie de bilan, et non plus seulement une monnaie commerciale. Dans un contexte de volatilité du dollar et de recalibrage géopolitique, il s’agit d’un jeu stratégique qui ne remet pas en cause la suprématie du dollar à court terme, mais qui élargit progressivement la part de l’euro dans l’écosystème financier mondial.
Si les rumeurs sur le retour de la Russie dans le système du dollar se confirment, le discours sur le dollar pourrait se renforcer à court terme. Cependant, la BCE vient de rappeler aux marchés que le pouvoir monétaire ne se limite pas aux sanctions ou aux réseaux de règlement, mais qu’il s’agit surtout de savoir qui fournit les liquidités lorsque tout le monde se retire. Dans un monde plus fragmenté, les monnaies rivalisent sur la confiance, et la BCE vient de relever son offre.