Publié le 25 février 2026 06:47:00. Des coupes budgétaires au sein de l’administration fiscale américaine (IRS) menacent de démanteler une coopération internationale cruciale dans la lutte contre la criminalité financière, notamment la fraude aux cryptomonnaies et le blanchiment d’argent.
Les réductions de plus de 40 milliards de dollars (738 milliards de dollars en nouvelles recettes attendues selon le Congressional Budget Office et le Joint Committee on Taxation) alloués à l’Internal Revenue Service (IRS) par la Loi sur la réduction de l’inflation adoptée en 2022, sont perçues comme un sabotage de la lutte contre la criminalité financière mondiale. Loin de se limiter à une simple réduction de la bureaucratie, ces coupes mettent en péril une décennie d’efforts pour contrer la fraude aux cryptomonnaies, l’évasion des sanctions et le blanchiment d’argent à l’échelle internationale.
L’IRS Criminal Investigation, une division de l’IRS, est au cœur du Chefs conjoints de l’application mondiale des impôts (J5), une alliance formée en 2018 après les révélations des Panama Papers. Cette collaboration, qui regroupe les États-Unis, l’Australie, le Canada, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, vise à cibler les crimes financiers complexes qui dépassent les capacités d’une seule nation. Le J5 poursuit non seulement les fraudeurs fiscaux, mais également les terroristes, les trafiquants de drogue et les cybercriminels.
Les chiffres sont alarmants. En 2024, l’IRS Criminal Investigation n’a transmis que 1 794 affaires aux procureurs, le niveau le plus bas depuis les années 1980, alors que l’effectif des agents était deux fois plus important et que le paysage financier était moins complexe. Les procureurs n’ont accepté que 1 669 cas, soit la moitié du nombre accepté en 2014. Cette baisse drastique ne reflète pas une diminution de la criminalité, mais une réduction des capacités opérationnelles, conséquence directe de la diminution du nombre d’agents spéciaux, passés de 4 000 en 2010 à moins de 2 900 en 2020.
La Loi sur la réduction de l’inflation avait brièvement permis d’inverser cette tendance. L’effectif de l’IRS Criminal Investigation a augmenté de 11 % en 2024, et les enquêteurs ont identifié 9,1 milliards de dollars de fraude. Cependant, avec 3 300 employés, dont environ 2 200 agents spéciaux, la division reste sous-effectif. De nouvelles réductions budgétaires de 20 milliards de dollars obligeraient l’agence à licencier du personnel, précisément au moment où ils terminent leur formation de 18 à 24 mois. L’ancien commissaire de l’IRS, Danny Werfel, a averti que le maintien des opérations actuelles deviendra impossible.
Le J5 repose sur le principe que les organisations criminelles exploitent les frontières nationales comme des boucliers, en recourant à des avocats et des comptables dans plusieurs juridictions, en acheminant l’argent via des sociétés écrans et en profitant du manque de coopération entre les forces de l’ordre. L’innovation du J5 réside dans la connexion des systèmes de données de cinq pays, tout en préservant leur souveraineté, créant ainsi un réseau de renseignement fédéré capable de révéler des schémas cachés.
En juillet 2025, la coordination du J5 a permis d’inculper les fondateurs d’OmegaPro, une société de cryptomonnaie accusée d’avoir exploité un système pyramidal de 650 millions de dollars. Les accusés auraient promis des rendements de 300 % grâce à des échanges effectués par des « traders d’élite », avant de dépenser les fonds des investisseurs dans des événements de luxe à Dubaï. Cette affaire illustre la complexité de la criminalité financière moderne, où les paiements en cryptomonnaie obscurcissent les flux financiers, les victimes sont dispersées sur plusieurs continents et les auteurs exploitent les différences réglementaires entre les juridictions.
Le J5 a reproduit ce modèle dans plus de 50 enquêtes, dont le règlement de 4,3 milliards de dollars avec Binance pour des violations de la Loi sur le secret bancaire. Grâce à des « Cyber Challenges » annuels, des spécialistes des cinq pays analysent les blockchains de cryptomonnaie et les marchés du darknet, développant des techniques pour percer l’anonymat dont dépendent les criminels.
L’IRS Criminal Investigation organise également le Sommet mondial du partenariat avec les institutions financières, qui a réuni plus de 100 participants à Ottawa en octobre 2024 pour lutter contre le blanchiment d’argent. Ces collaborations public-privé aident les banques et les processeurs de paiement à identifier les transactions suspectes avant que les criminels ne transfèrent de l’argent à l’étranger.
L’instabilité budgétaire ne se limite pas à la réduction des effectifs. Elle érode également la capacité de l’IRS Criminal Investigation à investir dans les technologies émergentes, telles que les logiciels d’analyse de blockchain et les outils de surveillance du darknet, essentiels pour identifier les criminels qui exploitent ces mêmes technologies. De plus, la diminution des poursuites judiciaires compromet la dissuasion, encourageant les fraudeurs fiscaux à prendre davantage de risques.
L’Organisation de coopération et de développement économiques a appelé à une coopération renforcée contre la criminalité fiscale, ce qui a conduit à la création du J5. En se retirant de cet effort, les États-Unis risquent de compromettre les relations avec leurs partenaires et de signaler qu’ils ne considèrent plus la coopération internationale en matière de criminalité financière comme une priorité.