Marseille : les vestiges d’un vaste domaine viticole antique révélés par une fouille
Dans le 15e arrondissement de Marseille, les archéologues de l’Inrap ont mis au jour un site exceptionnel : une exploitation viticole de plusieurs siècles, datant de l’époque grecque. Cette découverte, réalisée dans un secteur en pleine mutation urbaine, au sud d’une parcelle déjà explorée, offre un éclairage nouveau sur l’organisation rurale de la cité phocéenne antique.
L’opération archéologique s’est déroulée dans un environnement marqué par l’héritage industriel du quartier. Avant même le début des fouilles, une phase de dépollution était nécessaire. Ce chantier, qui a consisté en un terrassement mécanique sur 1,50 mètre de profondeur et l’évacuation de terres contaminées, a été placé sous étroite surveillance archéologique. Le décapage a été effectué selon un maillage précis, basé sur des prélèvements et analyses préalables, permettant d’identifier le niveau de pollution et de diriger les terres vers des filières de traitement spécialisées.
Une succession de vignobles sur les hauteurs marseillaises
Malgré les puissants remblais qui ont façonné le paysage actuel, la topographie antique révèle que la parcelle se situait sur le versant occidental d’une colline littorale, à moins de 250 mètres de la mer. C’est sur ce coteau que trois générations successives de vignobles se sont développées, exploitées sur près de quatre siècles, entre le Ve et le IIe siècle avant J.-C. Ces exploitations se matérialisent aujourd’hui par l’empreinte laissée par les fosses de plantation, dont la datation est affinée grâce au mobilier céramique et à l’analyse stratigraphique.
La première mise en culture, datée du Ve au IVe siècle av. J.-C., se caractérise par de petites fosses quadrangulaires alignées selon un axe nord-est/sud-ouest. Ce premier vignoble, parfois enfoui à 3,20 mètres sous le niveau actuel, a été observé en bordure nord-occidentale de la fouille.
Le second vignoble, datant de la période hellénistique (IIIe-IIe siècle av. J.-C.), occupe la partie centrale du site. Il se manifeste par des fosses de plantation linéaires et parallèles, s’étendant sur plus de 5 mètres de long. Ces structures recoupent des vestiges plus anciens, possiblement préhistoriques ou protohistoriques, dont un foyer à pierres chauffantes et un fossé.
Enfin, un troisième vignoble, situé dans la partie sud du site, présente une orientation nord-ouest/sud-est. Ses fosses de plantation longues et continues s’étirent sur plus de 19 mètres, révélant des traces de provignage, une technique de multiplication végétative de la vigne.
Des pratiques agraires antiques révélées
L’étude des fosses de plantation apporte un éclairage précieux sur les pratiques viticoles et l’organisation agraire de l’époque. La morphologie des fosses varie selon les périodes. Les plus anciennes, de forme quadrangulaire, correspondent à la technique dite des « lits de rivières », décrite par Pline l’Ancien, où un plant de vigne était disposé à chaque extrémité.
Une autre technique, attestée sur le site, consiste en la réalisation de tranchées continues, appelées « sulci ». Au sein de ces tranchées, des surcreusements ont permis de reconstituer l’emplacement des pieds de vigne et parfois des tuteurs. Des fosses de provignage, associées à ces grandes lignes, facilitent le renouvellement des vignes.
Deux silos circulaires, d’un mètre de diamètre et de profondeur, contemporains du premier vignoble, suggèrent la pratique d’autres cultures ou activités agricoles sur le site. De nombreux autres creusements, de formes diverses, ont également été mis au jour.
Si l’organisation spécifique de la polyculture, comme celle des céréales entre les rangs de vignes mentionnée dans les textes antiques, n’est pas encore formellement prouvée, l’ensemble des découvertes suggère un système de production diversifié.
En bordure septentrionale du site, les vestiges d’un chenal orienté est-ouest, aménagé par un muret en pierres sèches, témoignent de l’organisation parcellaire et de l’exploitation des eaux de ruissellement dans le paysage antique.
Un témoignage de la puissance commerciale massaliète
Cette fouille enrichit considérablement la compréhension du territoire de la chora massaliète, l’espace rural de la cité antique de Marseille. Entre le Ve et le IIe siècle av. J.-C., Massalia était une cité prospère, mais les informations sur son environnement rural restaient limitées, notamment dans sa partie nord.
Les deux fouilles récentes, totalisant 2 200 m², permettent pour la première fois d’étudier l’exploitation de cet espace septentrional par les Massaliotes. La découverte de ces vignobles confirme le rôle central de la viticulture dans l’économie de la cité. Le vin produit était un pilier de la puissance commerciale massaliète, exporté vers les populations celtiques du sud de la Gaule, comme en témoigne la présence d’amphores marseillaises sur de nombreux sites protohistoriques.