L’IA dans le viseur des acteurs : Tilly Norwood, l’ambassadrice numérique qui déchaîne les passions à Hollywood
Une nouvelle ère s’annonce-t-elle pour Hollywood, où des personnages entièrement générés par intelligence artificielle pourraient bientôt fouler les tapis rouges ? La question fait rage depuis l’émergence de Tilly Norwood, une création numérique de la productrice néerlandaise Eline Van der Velden. Présentée comme la future Scarlett Johansson, cette « actrice » de 100 % IA, promue par sa créatrice comme une étoile montante, suscite une vive opposition de la part de la profession.
Eline Van der Velden, à la tête de la société Xicoia, qualifiée de premier studio de talents basé sur l’IA au monde, a récemment affirmé que plusieurs agents s’intéressaient à Tilly Norwood. Cependant, cette annonce a déclenché une vague de réactions négatives dans l’industrie cinématographique. Acteurs, réalisateurs et syndicats dénoncent l’idée même qu’une intelligence artificielle puisse occuper une place centrale dans le métier d’acteur.
Dans un communiqué diffusé mardi, le syndicat des acteurs américains, la SAG-AFTRA, a réaffirmé que « la créativité est et doit rester centrée sur l’humain ». Le syndicat a précisé que Tilly Norwood n’était pas une actrice, mais un « personnage généré par un programme informatique, entraîné sur le travail d’innombrables artistes professionnels — sans leur permission ni compensation ». La SAG-AFTRA a également souligné qu’une telle entité « n’a aucune expérience de vie à exploiter, aucune émotion, et, d’après ce que nous avons vu, le public n’a aucun intérêt à regarder du contenu généré par ordinateur, détaché de l’expérience humaine ».
Sean Astin, acteur reconnu pour ses rôles dans « Le Seigneur des Anneaux » et « Les Goonies », et récemment élu président de la SAG-AFTRA, a lui aussi mis en lumière la nature artificielle de ces créations. S’adressant à CBS News, il a déclaré : « Vous êtes fait de choses qui ne vous appartiennent pas. Assurons-nous que le crédit soit accordé là où il est dû ». Pour Astin, l’authenticité et la profondeur émotionnelle issues de l’expérience vécue sont irremplaçables. « L’intelligence artificielle peut l’approximer — ce n’est pas réel », a-t-il affirmé.
L’initiative d’Eline Van der Velden, qui dirige également le studio de production IA Particle6, a été mise en avant lors du Zurich Summit, en marge du Festival du film de Zurich. C’est là qu’elle a laissé entendre que les agences de talents se bousculaient pour représenter Tilly Norwood, anticipant une signature prochaine. Une perspective qui inquiète de nombreux professionnels d’Hollywood.
« Toute agence de talents qui s’engagerait dans cette voie devrait être boycottée par tous les syndicats », a écrit Natasha Lyonne sur Instagram. L’actrice, réalisatrice du film « Uncanny Valley », qui promet d’utiliser l’IA de manière « éthique » aux côtés de techniques cinématographiques traditionnelles, a qualifié cette démarche de « profondément erronée et totalement dérangeante ». « Ce n’est pas la voie à suivre. Pas l’ambiance. Pas l’usage », a-t-elle ajouté.
L’utilisation de l’IA dans la production cinématographique, bien que souvent débattue, est de plus en plus présente. Elle a d’ailleurs été un point central lors de la longue grève de la SAG-AFTRA, qui s’est conclue fin 2023 avec l’instauration de certaines protections relatives à l’utilisation des images et performances d’acteurs par l’IA. Une grève d’un an menée par les acteurs de jeux vidéo avait également porté sur des clauses de protection contre l’IA. En juillet, ces acteurs ont approuvé un nouveau contrat imposant aux employeurs d’obtenir une autorisation écrite pour créer une réplique numérique.
Malgré ces avancées, les controverses autour de l’IA dans le métier d’acteur persistent. La révélation de l’utilisation de l’intelligence artificielle pour les dialogues en hongrois dans le film oscarisé « The Brutalist » (2024), interprétés par Adrien Brody et Felicity Jones, a suscité un vif débat.
Face à la polémique, Eline Van der Velden s’est défendue sur Instagram, affirmant que Tilly Norwood n’était « pas un remplacement pour un être humain, mais une œuvre créative — une œuvre d’art ». Elle a ajouté que, « comme de nombreuses formes d’art avant elle, elle suscite la conversation, et cela démontre en soi la puissance de la créativité ». La créatrice a également argumenté que les personnages IA devraient être considérés comme un genre artistique à part entière, soulignant le temps, le talent et les itérations nécessaires pour donner vie à une telle création.
Ces déclarations ont été relayées sur le compte Instagram de Tilly Norwood, qui présente des photos de la création dans des scènes de vie quotidienne, comme si elle buvait un café ou faisait du shopping. Le compte comptait mardi plus de 33 000 abonnés, avec des posts tels que : « J’ai adoré filmer des tests d’écran récemment. Chaque jour me rapproche un peu plus du grand écran ».
L’intelligence artificielle est donc désormais au cœur des préoccupations d’Hollywood, soulevant des questions fondamentales sur la nature de l’art, de la créativité et de l’humanité dans le septième art.