Publié le 13 février 2026 à 05h30. La performance de Bad Bunny lors du Super Bowl a suscité l’émoi, non seulement par son esthétique audacieuse, mais aussi par sa profonde résonance avec les mythes et les traditions latino-américaines, une dimension que certains commentateurs ont peinée à saisir.
L’artiste portoricain a choisi de représenter un champ de canne à sucre non pas avec des accessoires artificiels, mais avec des danseurs dont les corps évoquaient les tiges ondulant sous l’effet du vent. Un choix esthétique qui, loin d’être anodin, plonge ses racines dans une vision du monde où la matière vivante est imprégnée d’une âme, une idée centrale de la pensée latino-américaine.
« Il n’y avait pas d’autre moyen de représenter la brise traversant le champ de canne avec des gens habillés en arbres », expliquait l’artiste, cherchant à reproduire un mouvement organique, une chorégraphie inspirée par le paysage. Cette approche, radicalement différente de ce qu’un artiste anglo-saxon aurait pu imaginer, témoigne d’une sensibilité particulière à la nature et à sa vitalité.
Cette conception animiste du monde trouve un écho dans les écrits d’Alejo Carpentier, qui a exploré en profondeur l’âme des Caraïbes et la relation complexe entre l’homme, l’animal et la plante. Comme l’écrivain cubain l’avait compris, dans ces terres, rien n’est véritablement inerte ; le divin réside dans chaque être, chaque chose.
L’historien Guamán Poma de Ayala, au XVIe siècle, avait déjà décrit l’étonnement des missionnaires face à la croyance inca que tout corps, vivant ou non, était habité par un esprit. Selon Laura León Llerena, ce constat a révélé l’impossibilité de l’évangélisation, car elle impliquait de détruire absolument tout, y compris ce qui semblait déjà mort. Le projet colonial devait alors s’attaquer à la matière elle-même, la dépouiller de son âme pour la soumettre à l’exploitation.
Mais depuis dimanche, les champs de canne à sucre des Caraïbes semblent à nouveau habités, ressuscités dans les traditions dominicaines et haïtiennes, mêlées au catholicisme et au vaudou. Des traditions qui remontent à l’époque où les Portoricains et d’autres insulaires se rendaient à La Romana, en République Dominicaine, pour couper la canne, sculptant des instruments de musique dans les tiges et s’habillant comme les champs eux-mêmes, comme l’a raconté Frank Báez.
La performance de Bad Bunny a culminé dans une forme de dénuement, où les corps des danseurs, transformés par la danse, se fondaient dans le paysage. Une métamorphose qui rappelle les thèmes de la résurrection et de la transe présents dans la littérature latino-américaine, des transformations d’hommes en cachirres dans Le Maelström d’Edgar Allan Poe aux jaguars du Royaume de ce monde d’Alejo Carpentier. Même les pierres, chantées en quechua, s’éveillent dans les Rivières profondes de José María Arguedas, partageant cette même sorcellerie animiste que Bad Bunny invoque avec sa musique.
L’interprétation de cette performance a cependant suscité des réactions virulentes, notamment de la part de l’influenceuse d’extrême droite Laura Loomer, qui a dénoncé la présence de « étrangers en situation irrégulière et de prostituées latines » lors du Super Bowl. Elle a même affirmé que les anches fabriquées twerkaient, soulignant l’impertinence et la transgression qui caractérisent l’univers de Bad Bunny.