Publié le 2024-06-10. Alors que Belém accueille sa première COP, le Brésil se trouve à un carrefour crucial pour son avenir climatique. L’expert en efficacité énergétique, le professeur Roberto Lamberts, souligne l’importance capitale du secteur du bâtiment, souvent négligé, pour atteindre les objectifs nationaux de réduction des émissions.
- Le secteur du bâtiment, bien que modeste contributeur aux émissions actuelles du Brésil, représente une source potentielle de croissance des dépenses énergétiques à venir, notamment pour le refroidissement.
- Le Brésil dispose d’un cadre réglementaire existant pour l’efficacité énergétique des bâtiments, mais son adoption reste limitée, principalement en raison de son caractère volontaire.
- De nouvelles réglementations entrées en vigueur fin septembre 2023 imposent des normes minimales d’efficacité énergétique, débutant par les bâtiments publics, afin de stimuler le marché et de démontrer la faisabilité de haute performance.
Alors que la lutte contre la déforestation focalise légitimement l’attention environnementale du Brésil, une autre composante de son développement durable mérite une attention accrue : le secteur de la construction et de l’habitat. Avec l’élévation du niveau de vie et des attentes, la demande énergétique future sera de plus en plus tirée par les lieux où les Brésiliens vivent, étudient et travaillent. Actuellement, le climat tempéré et un réseau électrique majoritairement hydroélectrique maintiennent les émissions liées aux bâtiments à un niveau relativement bas. Cependant, selon le professeur Roberto Lamberts, expert de la Global Building Performance Network (GBPN) et professeur à l’Université fédérale de Santa Catarina, cette situation pourrait ne pas durer.
« Oui, la déforestation est notre principal problème actuellement. Si nous parvenons à la maîtriser, nous pourrons atteindre nos objectifs NDC (Contributions Déterminées au Niveau National) », reconnaît le professeur Lamberts. Il ajoute cependant : « On a l’impression que les bâtiments ne posent pas de problème urgent car le réseau électrique est propre. Nous avons beaucoup d’hydroélectricité et nous constatons également une utilisation accrue des énergies renouvelables, notamment le solaire et l’éolien. Mais il faut se rappeler que nous sommes un pays en développement. La croissance de la demande arrive, et une fois qu’elle se sera manifestée, il sera trop tard pour moderniser des normes médiocres. » Ignorer le potentiel des bâtiments aujourd’hui reviendrait, selon lui, à s’engager sur la voie de coûts énergétiques plus élevés, d’une demande accrue et d’émissions de carbone évitables pendant des décennies.
« Le professeur Lamberts est membre du réseau Changemaker du GBPN et un expert de premier plan en matière d’efficacité énergétique. Il a publié environ 300 articles, dont plusieurs ouvrages sur la performance des bâtiments et l’efficacité énergétique. Il dirige plusieurs projets de recherche et est rédacteur associé de la revue *Energy and Buildings*. Il a siégé au conseil d’administration de plusieurs instituts. La construction durable, les matériaux de construction et la gestion des opérations font également partie de son expertise clé. Il est également impliqué dans le développement de l’étiquetage énergétique des bâtiments brésiliens (étiquetage des actifs), du benchmarking énergétique des bâtiments non résidentiels (étiquetage opérationnel) et plus récemment de l’énergie grise et du carbone des bâtiments. »
Une fenêtre réglementaire à ne pas manquer
Le Brésil dispose déjà des fondements d’un cadre réglementaire crédible. Suite à la crise énergétique de 2001, le pays a mis en place une base légale pour des normes minimales de performance énergétique et une architecture nationale d’étiquetage couvrant à la fois les appareils et les bâtiments. L’étiquetage des bâtiments a débuté en 2010 et a évolué vers une méthodologie axée sur l’énergie primaire, une amélioration technique reflétant mieux la consommation énergétique globale. Le principal frein à ce jour : une adoption limitée, les labels de construction restant volontaires.
Cette situation est en train de changer. « Le 30 septembre dernier, le gouvernement a publié des normes minimales d’efficacité énergétique pour les bâtiments », précise le professeur Lamberts. « La réglementation crée une voie qui commence par le renforcement des exigences pour tous les bâtiments publics (fédéraux, étatiques et municipaux) et augmente ensuite les ambitions au fil du temps. »
Le professeur Lamberts souligne l’importance de cette approche séquentielle : « Si le secteur public établit la norme, cela crée à la fois une demande et une démonstration. Les ministères et les municipalités deviennent la preuve qu’une haute performance est possible. Et le secteur privé suit. »
Il reconnaît toutefois que la situation est plus délicate avec le secteur privé, compte tenu du contexte économique. « Le secteur de la construction est un peu réticent à adopter des mesures proches de zéro (NZ) en raison du facteur coût. Bien que nous ayons des normes thermiques minimales que j’ai contribué à développer, personne ne vérifie leur application. Les grandes entreprises de construction formelles prennent au sérieux les normes thermiques minimales, car elles doivent les déclarer et peuvent être poursuivies en justice en cas de non-conformité. Mais les petits constructeurs et les constructeurs individuels ne sont pas soumis à ces réglementations, et c’est un problème que nous devons résoudre. Cependant, cela figure à l’ordre du jour et j’espère que nous verrons des améliorations bientôt. »
Extrait des Contributions Déterminées au Niveau National (NDC) du Brésil
Dans le domaine des bâtiments, le Brésil cherchera à progresser en matière d’efficacité énergétique et à évaluer des alternatives à l’utilisation du gaz de pétrole liquéfié (GPL) et du gaz naturel pour la cuisson, comme le biométhane. De plus, l’intégration d’actions de développement urbain durable avec des solutions fondées sur la nature est un aspect fondamental pour accroître le potentiel d’élimination des gaz à effet de serre dans les villes brésiliennes. Les instruments de politique publique existants se concentrent sur le transfert modal vers les transports publics et la mobilité active, ainsi que sur la promotion d’une planification urbaine intégrée et durable, comme le Plan pour des villes vertes et résilientes.
Combler le fossé entre la performance attendue et la réalité
L’accent n’est pas encore fermement mis sur la rénovation des bâtiments existants pour le secteur résidentiel, bien que les bâtiments des secteurs commercial et public soient effectivement modernisés pour améliorer leur efficacité énergétique. Le label actuel des bâtiments au Brésil est une évaluation des actifs, utile au stade de la conception, mais qui ne tient pas compte de la manière dont les occupants gèrent réellement le bâtiment. L’expérience montre déjà que des bâtiments « verts » certifiés peuvent avoir des performances opérationnelles décevantes.
« Je suis conseiller auprès du Conseil brésilien pour les bâtiments durables et, au cours de nos recherches, nous avons constaté que ces grands bâtiments certifiés consommaient beaucoup plus d’énergie que ce que prévoyaient les simulations », explique le professeur Lamberts. « Nous devons combler le fossé entre ce qu’un bâtiment promet et sa performance réelle. Cela implique d’associer des labels dès la conception à un régime d’analyse comparative opérationnelle. Sinon, nous continuerons à avoir des bâtiments qui semblent efficaces sur le papier mais qui gaspillent de l’énergie dans la pratique. »
Le Brésil teste actuellement précisément cela : un système d’analyse comparative simplifié avec des outils d’auto-évaluation gratuits et un niveau de reconnaissance audité pour ceux qui recherchent une certification formelle.
Les incitations, levier pour l’emploi vert et la croissance économique
Des incitations existent déjà. Par exemple, lors de la Coupe du Monde 2014, la Banque Nationale de Développement a accordé des taux d’intérêt réduits aux hôtels construits avec un niveau d’efficacité énergétique « A ».
« En ce moment, nous travaillons à l’élaboration d’une taxonomie de la durabilité. Il s’agit d’un effort international, avec la Banque Mondiale et d’autres acteurs impliqués. Nous sommes en discussion avec le secteur industriel pour définir et convenir de taux d’incitation pour des bâtiments plus efficaces », indique le professeur Lamberts. « Une fois que cela sera en place, il faudra former les gens, mettre en place des laboratoires pour les tests et la conformité afin de garantir le succès du programme d’incitations. »
Cela est particulièrement pertinent pour le Brésil, car une grande partie de la construction, notamment de logements, est auto-construite avec une technologie relativement basique. Ainsi, le programme d’incitations, couplé à l’adoption croissante de systèmes photovoltaïques (PV), comme les toitures solaires, peut créer des emplois et stimuler la croissance économique.
Les co-bénéfices, un moyen d’attirer l’attention sur le secteur du bâtiment ?
D’un point de vue sanitaire, le sud tempéré du Brésil estime que l’humidité est un problème plus prégnant que la chaleur. « Dans le sud du Brésil, le problème n’est pas la chaleur, mais la moisissure. Les maisons mal ventilées et mal isolées entraînent des maladies respiratoires. La santé peut donc être un puissant argument en faveur de bâtiments sains et à zéro émission nette », souligne le professeur Lamberts.
« En ce qui concerne l’accessibilité financière, le problème est plus complexe. Les favelas sont construites à partir de matériaux de récupération et peuvent poser des problèmes de santé. Parfois, les lumières restent allumées en permanence car les gens n’ont pas les moyens d’acheter des interrupteurs. Les niveaux d’éducation sont également assez bas. Il s’agit donc d’un ensemble complexe de facteurs liés à l’accessibilité financière, à la santé et à l’éducation qui nécessitent des solutions complexes. Le logement peut en être un point de départ. »
Réglementation et émissions intrinsèques
La réglementation est actuellement l’élément le plus important, estime le professeur Lamberts. « Nous devons mettre en place un système qui oblige l’industrie à reconnaître le niveau d’efficacité des bâtiments mis sur le marché. Les entreprises de construction n’aimeraient pas que leurs bâtiments soient classés « C ». La réglementation peut donc tout changer et elle permet des systèmes complémentaires comme les incitations financières. »
Viennent ensuite les émissions intrinsèques. Le Brésil utilise beaucoup de ciment et d’acier dans la construction, et leur production génère d’importantes émissions de CO2. « Lorsque vous commencez à indiquer clairement la quantité de CO2 émise lors de la construction des bâtiments, vous commencez à souligner l’importance de rénover les anciens bâtiments et de les préserver. Car si vous les démolissez, vous gaspillez une quantité considérable de CO2 qui a été incarnée dans leur construction. »
L’étiquetage, moteur de l’efficacité des appareils
Les bâtiments concernent aussi les personnes qui les habitent, et les appareils électroménagers jouent un rôle majeur dans les émissions. Le professeur Lamberts explique que les systèmes d’étiquetage d’efficacité peuvent contribuer à améliorer les performances, comme cela a été le cas pour les systèmes de refroidissement au Brésil.
« Environ 80 % des systèmes de refroidissement sur le marché sont des systèmes split. L’étiquetage était basé sur le COP (Coefficient de Performance) à la température maximale. Cette mesure ne mettait pas en valeur la technologie onduleur (inverter). Nous l’avons modifié pour suivre le CSPF (Cooling Seasonal Performance Factor), et cela a transformé le marché. Le niveau « A » avec l’ancien système était de 3,4 ; avec le CSPF, il est de 5,5. L’année prochaine, il sera de 7. »
« Il y a eu une certaine résistance de la part de l’industrie, mais nous avons réussi à trouver un consensus et à adopter le nouveau système d’étiquetage d’efficacité. Je suis très heureux que le gouvernement l’ait mis en œuvre. C’est une politique climatique en action. »
Un autre exemple concerne les réfrigérateurs : « Lorsque j’ai compilé l’efficacité des réfrigérateurs, 97 % étaient classés « A » ! Les normes étaient liées à des incitations. Mais cela a changé. Nous sommes passés de A+ à A++, A+++, jusqu’à ce qu’un nouvel arrangement arrive sur le marché et nous revenions aux normes A, B, C, D. Avec ce changement, nous avons valorisé la technologie onduleur qui apporte une plus grande efficacité aux réfrigérateurs. »
Une opportunité unique pour le Brésil
Le Brésil n’a pas à choisir entre la préservation de ses forêts et l’amélioration de son parc immobilier. Il doit plutôt reconnaître que de meilleurs bâtiments constituent une politique environnementale efficace : en réduisant la demande de pointe, en diminuant les pertes énergétiques et en évitant les cycles de reconstruction inutiles, ils allègent la pression sur le réseau électrique, sur les ménages et, ultimement, sur les terres.
« Le Brésil a une chance unique », conclut le professeur Lamberts. « Nous pouvons éviter de nous enfermer dans des bâtiments inefficaces et montrer que développement, équité et action climatique vont de pair. Le monde suivra la COP30. »