Bruxelles s’apprête à vivre un moment social décisif. Le 14 octobre 2025, une vaste mobilisation syndicale et citoyenne, soutenue par l’ensemble des syndicats belges, devrait marquer un tournant face aux politiques gouvernementales contestées. L’enjeu : transformer l’essai après une précédente manifestation d’ampleur, le 13 février dernier, qui n’a pas suffi à pérenniser la contestation.
Alors que certaines organisations, à l’image de Commune Colère, appellent déjà à une grève générale reconductible, cette journée s’annonce comme le point d’orgue d’une contestation populaire grandissante contre le gouvernement dit « Arizona ». La mobilisation annoncée vise à réaffirmer la force du mouvement social face à ce qui est perçu comme une offensive contre les fondements de l’État social belge. Après des réformes touchant aux pensions, l’exécutif s’attaque désormais aux droits sociaux, resserrant les conditions de chômage, réduisant les allocations diverses et renforçant les contrôles. Parallèlement, les allocations familiales, les indemnités maladie et les revenus d’intégration voient leurs budgets restreints, tandis que les dépenses militaires augmentent.
Le programme de coalition gouvernementale contient également une mesure clivante : un « encadrement du droit de grève ». Cette disposition, interprétée comme une atteinte directe à la capacité d’action des syndicats, pourrait paradoxalement renforcer leur détermination et celle des travailleurs.
Une stratégie syndicale sous tension
La stratégie des directions syndicales, et notamment leur réticence à organiser des grèves reconductibles, fait l’objet de vives critiques. Dans un contexte de dégradation sociale rapide, de nombreux militants de base reprochent aux centrales syndicales leur penchant pour des actions symboliques, jugées insuffisantes face à l’ampleur des attaques gouvernementales. L’accent mis sur les manifestations, plutôt que sur des mouvements de grève susceptibles de paralyser l’économie, alimente un sentiment de défiance. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer une direction syndicale jugée « trop conciliante », privilégiant la négociation des modalités d’un « démantèlement social » plutôt qu’une opposition frontale.
L’exemple de la grève tournante de 2014 contre les mesures d’austérité du gouvernement Michel est souvent cité pour illustrer cette tension. Malgré une mobilisation massive touchant les transports ferroviaires, publics et aéroportuaires, ainsi que des zones industrielles, l’action était restée fragmentée dans le temps et l’espace, limitant son impact global. Pour de nombreux syndiqués, cette approche, qualifiée d’« ultime répétition avant la grève générale », a révélé les limites d’une action trop encadrée et séquencée, permettant au pouvoir de s’adapter sans céder sur le fond. Certains y voient une volonté de contrôler la base plutôt qu’un réel appel à la confrontation, transformant une colère populaire diffuse en une succession d’actions dispersées.
La bureaucratie syndicale pointée du doigt
Un autre grief récurrent concerne la déconnexion croissante de la bureaucratie syndicale avec la réalité vécue par les travailleurs. Historiquement ancrés dans les lieux de production, les syndicats voient leur proximité avec les conditions concrètes de travail s’éroder. Les délégués syndicaux directement élus par leurs collègues se font de plus en plus rares. Leur rôle est progressivement remplacé par des permanents, employés à plein temps par les centrales, souvent recrutés selon les spécificités sectorielles et régionales. Cette professionnalisation du militantisme syndical voit des salariés de la structure syndicale privilégier parfois les équilibres internes, les stratégies politiques ou les négociations institutionnelles aux revendications immédiates des travailleurs.
Cette évolution nourrit la méfiance au sein de la base. À titre d’exemple, chez Audi Bruxelles, des ouvriers auraient ouvertement rejeté des permanents, les percevant comme déconnectés du terrain. Au fil des années, une fracture semble s’installer entre les directions syndicales et le monde du travail réel, où la culture de lutte et la spontanéité militante cèdent la place à une logique de représentation institutionnelle et de carrière. Cette dérive bureaucratique expliquerait, pour beaucoup, la difficulté des syndicats à mobiliser durablement et leur tendance à vouloir « canaliser » la colère sociale.
Les priorités définies par les appareils syndicaux correspondent de moins en moins aux urgences exprimées par les travailleurs, particulièrement dans les secteurs les plus touchés par la précarité : intérim, services à la personne, culture, commerce de détail ou Horeca. Dans ces milieux caractérisés par des micro-entreprises et des contrats instables, la présence syndicale est souvent quasi inexistante, laissant les abus et les pressions impunis. Les travailleurs y dénoncent le silence des centrales face à la dégradation de leurs conditions, tandis que les syndicats concentrent leurs efforts sur les secteurs publics et industriels traditionnellement mieux organisés. Les tentatives de remobilisation, comme le mouvement « 13 du mois » lancé en 2024 puis abandonné, illustrent cette difficulté à construire une dynamique pérenne dans les nouveaux bastions de la précarité.
Une position sur la Palestine jugée insuffisante
La question palestinienne, bien que partiellement intégrée aux revendications pour le 14 octobre par des organisations comme la FGTB, est jugée tardive et insuffisante par de nombreux militants. En février 2024, la centrale avait notamment déployé une banderole proclamant « La solution à deux États maintenant » sur son siège. Cependant, l’absence d’actions concrètes de solidarité, au-delà des déclarations, se fait sentir. Des appels à des boycotts de marchandises israéliennes ou au refus de chargements vers Israël, déjà portés par les dockers belges, peinent à être relayés par les grandes centrales. Le manque d’engagement dans les campagnes BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), qui mobilisent pourtant une partie de la base militante, est vivement critiqué.
En comparaison, la CGIL italienne et un large front syndical ont organisé, le 22 septembre 2024, une journée d’action nationale « On bloque tout pour Gaza ». Face à ces exemples, les syndicats belges, et la FGTB en particulier, sont accusés d’avoir privilégié le symbole à la confrontation, illustrant la difficulté du syndicalisme institutionnel belge à assumer une solidarité internationale offensive.
Vers une institutionnalisation du conflit ?
La récurrence des manifestations et la structuration progressive du mouvement social en Belgique suggèrent une possible institutionnalisation du conflit. Cette dynamique pourrait soit mener à une escalade vers des actions comme une grève générale, soit ouvrir la voie à des négociations substantielles. Le risque majeur pour le mouvement syndical réside dans l’écart grandissant entre les attentes de certains travailleurs et la prudence des appareils syndicaux, une tension susceptible de fragmenter le mouvement et d’affaiblir sa capacité d’action collective.
La multiplication des emplois précaires (intérim, plateformes numériques, flexi-jobs, travail au noir, micro-entreprises) témoigne de la capacité du capitalisme à s’adapter et à absorber les revendications de la classe travailleuse en les vidant de leur substance collective. Dans ce contexte, le mouvement syndical belge peine à renouveler ses formes d’action et ses priorités. Les nouvelles revendications, écologiques, féministes, antiracistes, peinent à s’articuler avec un syndicalisme souvent perçu comme vieillissant, institutionnalisé et majoritairement blanc. Cette incapacité à se réinventer menace de rendre le syndicalisme socialement minoritaire, alors même que les politiques néolibérales fragmentent les solidarités collectives.
Le 14 octobre apparaît ainsi comme une journée de mobilisation, mais surtout comme un test crucial. Les perspectives de ce mouvement dépendront largement de sa capacité à maintenir l’unité syndicale, à élargir sa base sociale et à proposer des alternatives crédibles aux politiques gouvernementales. Une intégration réussie des nouveaux enjeux pourrait revitaliser le syndicalisme et lui redonner une légitimité. Autrement, cette journée pourrait constituer un cadre dépassant les mouvements syndicaux eux-mêmes.