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Céline, bidonvilles de Londres, disputes et orgies

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Des milliers de manuscrits inédits de Louis-Ferdinand Céline, volés dans son appartement parisien en 1944, ont refait surface, révélant des œuvres longtemps disparues et complexifiant l’héritage de l’écrivain. La découverte survient des années après la mort de son épouse, levant le voile sur des textes qui pourraient jeter une nouvelle lumière sur ses dernières années et ses écrits.

La découverte de milliers de feuilles manuscrites inédites de Louis-Ferdinand Céline, longtemps considérées comme perdues, a été révélée Le Monde le 6 août 2021. Ces textes auraient été dérobés en août 1944 dans l’appartement de l’écrivain, au 4 rue Girardon à Montmartre. Ce vol s’est produit quelques mois seulement après que Céline et son épouse, Lucette Almansor, ont fui Paris pour l’Allemagne, tentant d’échapper aux poursuites liées à ses écrits collaborationnistes et antisémites des années 1930, ainsi qu’à l’épuration d’après-guerre.

Le couple, accompagné de leur chat Bébert, cherchait à rejoindre le Danemark, où se trouvait l’argent issu de la vente de ses livres, transformé en or et dissimulé par un ami. Céline n’était pas le seul écrivain de son temps à devoir répondre de ses engagements pro-régime de Vichy ou pro-occupation allemande ; des figures comme Lucien Rebatet, Robert Drieu La Rochelle, Robert Brasillach et Henry de Montherlant se retrouvaient dans des situations similaires.

Ernst Jünger, officier de la Wehrmacht alors basé à Paris, dépeint dans son journal Céline comme un homme « exalté et trivial, à l’apparence débraillée ». L’auteur de « Voyage au bout de la nuit » avait par le passé dénoncé à plusieurs reprises ces vols, tant dans ses œuvres publiées que dans sa correspondance en exil. Il évoquait nommément Oscar Rosembly, un ami du général Paul, bien que son goût du paradoxe ait souvent amené ses détracteurs à considérer ces accusations comme des hyperboles, typiques de sa prose provocatrice.

« Ils ont brûlé sept manuscrits pour moi !… sept manuscrits !… l’instinct populaire est passé par là », s’était-il exclamé, suggérant une destruction volontaire. Or, les manuscrits n’auraient jamais quitté l’appartement de la rue Girardon. Ils ont été retrouvés par Yvon Morandat, un gaulliste de gauche qui s’était installé dans les lieux réquisitionnés par les partisans. Une tentative de restitution, effectuée en 1951 après le retour à Paris de Céline, amnistié, avait échoué, l’écrivain refusant de rencontrer Morandat.

Le coffre contenant le matériel fut finalement remis en 1982 à Jean-Pierre Thibaudat, critique de théâtre chez Libération, par la fille de Céline, Caroline. Thibaudat a conservé ces documents pendant de longues années, s’efforçant de les retranscrire. La nouvelle de cette découverte s’est répandue après le décès de la veuve de Céline, permettant ainsi la préservation de documents potentiellement compromettants, y compris un « dossier juif ».

Thibaudat a publié une partie de ces textes sous le titre « Louis-Ferdinand Céline, le trésor retrouvé » aux éditions Allia, éclairant cette histoire complexe dans la mesure du possible.

Parmi les œuvres retrouvées figurent des romans tels que « Guerre » et « Londres », publiés chez Gallimard en 2022. S’y ajoutent « La volonté du roi Krogold », une réinterprétation médiévale d’une légende celtique, et une version incomplète de « Mort à crédit », qui sera publiée l’année suivante dans une édition de luxe. Plus de 450 feuilles inédites de « Casse-pipe », retraçant les aventures du cuirassier Destouches, sont également à mentionner ; seule une partie avait été connue via une publication en 1948 dans « Les Cahiers de la Pléiade ». Des lettres, divers documents, et un récit de jeunesse, « La vieille dégoûtante » (ironiquement surnommée « Nénéref » par Céline), paru dans la NRF, complètent ce trésor.

« Guerre » et « Londres » sont également édités en Italie, chez Adelphi. « Londres », en particulier, édité par Régis Tettamanzi et traduit par Ottavio Fatica, fait suite à « Guerre », publié en 2023 dans la même collection. Les spécialistes divergent quant à la datation de ces textes, certains les situant dans les cinq premières années des années 1930, et quant à leurs liens avec d’autres œuvres de Céline.

Le cadre londonien est une toile de fond confirmée, également présente dans « Le groupe de Guignol I et II » (Gallimard, 1944 et 1964). Certains critiques voient dans « Guerre » et « Londres » des échos de « Mort à crédit », où est évoquée l’enfance de Ferdinand Bardamu, alter ego de l’auteur. Des lettres et notes font référence à une trilogie composée de « Enfance », « Guerre » et « Londres ». Cependant, l’absence de certaines tournures stylistiques, comme les points de suspension caractéristiques de « Mort à crédit », dans ces romans retrouvés, laisse certains exégètes perplexes.

« Londres », parmi les écrits réapparus, semble être le plus substantiel. Comme « Guerre », il se présente comme un récit fluide, avec peu de remaniements, bien que les deux premières parties montrent une maîtrise stylistique supérieure à la dernière. On y retrouve Ferdinand, le même personnage de « Guerre » qui évolue à Londres, aux prises avec la prostituée Angèle, rencontrée lors de son hospitalisation sur le front des Flandres. Elle vit désormais avec le Major Purcell, un entrepreneur passionné par l’invention de nouveaux modèles de masques à gaz, préfigurant le Colonel O’Collogham de « Bande de Guignol II ».

Le roman dépeint les mésaventures picaresques d’une bande de personnages désespérés – proxénètes, prostituées, ivrognes, déserteurs, terroristes et informateurs – engagés dans un tourbillon d’actions violentes, animé par une verve humoristique noire et atrabiliare. Ces figures douteuses, contrôlées par la misère, évoluent dans des décors sordides, des masures aux latrines, des cours isolées aux bâtiments abandonnés.

« C’est un hymne aux enfers, à leur koinè, exprimé à travers un délire scatologique mêlant réminiscences autobiographiques et héritage sexuel, confinant au récit halluciné et lascif. » Les personnages se succèdent avec une mécanique de marionnettes, exhibant un répertoire d’obscénités aux traits morbides et enfantins : du terroriste anarchiste russe Borokrom au proxénète Cantaloup, en passant par le bouffon Tregonet (surnommé Stocazzo) et Yugenbitz, un médecin juif qui révélera à Ferdinand sa véritable vocation. L’éditeur définit « Londres » comme un « roman sur la prostitution », justifié par l’argot des bas-fonds et des descriptions brutales, telle une scène macabre d’avortement. « Je ne suis pas fait pour la périphrase », déclarait l’auteur.

Certaines pages atteignent une qualité remarquable, grâce à une recherche linguistique visant l’ineffable, suscitant un sourire sardonique. Il est probable qu’une publication à l’époque aurait nécessité des coupes drastiques, à l’instar de « Mort à crédit », dont certains passages furent censurés sur demande de l’éditeur Denoël pour ne pas heurter la sensibilité du public. « Londres », mêlant des dénouements abattus et des échos du roi Krogold, débute au printemps 1916 et s’achève un an plus tard, marqué par des disputes, des orgies, des attentats et des disparitions.

La vitalité de chaque personnage se mesure à sa libido exaspérée, amplifiée par la consommation d’alcool et de cocaïne. Le nihilisme règne dans les œuvres de Céline, dominées par un langage cru et des invectives blasphématoires. Le monde n’est qu’un vide sinistre, dénué de sens. Lorsqu’une innocence surgit, comme celle de Sophie, sœur d’Angèle, elle est systématiquement avilie, escroquée, mortifiée. Dans cette perspective, le roman est d’une pertinence déconcertante, capable de justifier des thèmes misogynes et misanthropes.

« Céline n’écrit pas les mots : il les recrache, les vomit, les défèque. Elle veut effacer l’homme, le réduire à un fossile, un moulage rudimentaire, un ectoplasme. Il ne reste du monde qu’une dentelle de cendres. »

Dans des moments plus légers, Céline reprend un refrain extrait de la chanson « À nœud coulant », qu’il a composée et interprétée d’une voix enrouée : « Quand Katinka sera bossue / À force de prêter son cul / Nous irons voir aux citadelles… ». Cet enregistrement, inspiré d’une chanson finlandaise et dédié à la prostituée Katinka, accompagné à l’accordéon, figure sur un disque 33 tours incluant des chansons tirées de « Mort à crédit » et « Voyage au bout de la nuit », interprétées respectivement par Arletty et Michel Simon. Les couplets de cette chanson se mêlent à d’autres passages des romans de Céline.

Le témoignage fondamental sur Céline nous vient d’Henri Mahé avec « Le brindille Louis-Ferdinand Céline Louis-Ferdinand » (Medhelan). Ce livre, proposé en traduction par Michele Zaffarano et Marco Settimini, possède une valeur documentaire indéniable et une forte intention mimétique. Ses courts textes sont souvent précédés d’extraits de lettres de Céline à Mahé, peintre vivant sur sa péniche de vingt-cinq mètres, le « Malamoa », amarrée le long de la Seine. Le terme « brinquebaler », polysémique et intraduisible, évoque le mouvement d’agitation, de secousse, ou encore l’errance sans but.

Dans sa préface, Massimo Raffaeli situe Mahé « parmi les témoins éminents de l’histoire de Céline », le comparant à Albert Paraz, Robert Poulet et Dominique De Roux. Il rappelle également l’importance des « Cahiers de l’Herne » dans la réhabilitation de la figure de Céline après son retour d’exil danois et l’échec de la Trilogie du Nord.

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