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C’est ainsi que Guadagnino utilise la provocation et l’inconfort comme outils

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Publié le 26 octobre 2025 à 09:15:00. Le film « Chasse aux sorcières » de Luca Guadagnino divise la critique, oscillant entre œuvre provocatrice et analyse résonnant avec l’après-#MeToo. Son approche narrative non linéaire et la complexité de ses personnages féminins en font un sujet de débat passionné.

Le film Chasse aux sorcières, de Luca Guadagnino, suscite des réactions contrastées chez les critiques. Tandis que le magazine Temps le qualifie d' »incendiaire », Salon le décrit comme « l’un des films les plus provocateurs de l’année ». NSS Mag, quant à lui, évoque des qualificatifs tels qu' »inconfortable » et « ambigu » pour caractériser le scénario et la mise en scène. Les analystes s’accordent à dire que Chasse aux sorcières est une œuvre difficile à cataloguer, pouvant être interprétée comme une exploration des dynamiques post-#MeToo ou, à l’inverse, comme un récit réactionnaire s’inscrivant dans une vague antiféministe.

Plusieurs éléments contribuent à cette divergence d’interprétations. La caractérisation des personnages féminins, le naturalisme du dialogue et l’absence de flashbacks, qui privent le spectateur d’une vision claire des événements passés dans la chambre de Maggie, sont autant de points soulevés. Le film est narré du point de vue d’Alma Imhoff, interprétée par Julia Roberts, une professeure de philosophie dont le narcissisme façonne ses relations interpersonnelles.

Face à elle, Ayo Edebiri incarne une étudiante, Maggie, décrite comme médiocre et privilégiée. Sous le regard acerbe d’Alma, le personnage de Maggie peut apparaître irritant, voire détestable, semblant trouver une forme de réconfort dans l’attention publique qu’Alma rejette systématiquement. Il ne s’agit pas ici d’une « victime imparfaite », mais d’un personnage complexe dont les motivations sont loin d’être évidentes.

Sur le plan du dialogue, le scénario de Nora Garrett s’éloigne des tendances actuelles du cinéma, qui privilégie souvent les explications explicites et les monologues explicatifs. Dans Chasse aux sorcières, les mensonges sont constants et seule l’image parvient à les déconstruire. Le personnage de Julia Roberts, par exemple, défend avec ferveur des idées fausses sur la jeunesse actuelle sans jamais être directement confrontée. C’est seulement en percevant le coût de son confort et de sa capacité à masquer la vérité que ses failles logiques apparaissent et que le spectateur peut ressentir une forme de sympathie pour ceux qu’elle a critiqués.

Le film ne cherche pas à établir un consensus avec son public, ni à livrer des explications claires sur les faits ou les conduites à tenir. Néanmoins, il communique efficacement par l’image. L’abus de pouvoir est illustré par la présence de Hank, le professeur de philosophie, s’appropriant l’espace et se réjouissant de la situation face au mari d’Alma, comme si de rien n’était. Ses arguments, qui ne sont autres que ceux des sexistes, et sa manière de manger avec avidité, renforcent son caractère prédateur. L’histoire n’a donc pas besoin de flashbacks ; Chasse aux sorcières n’est pas un thriller destiné à résoudre un mystère ou à douter de la culpabilité d’Andrew Garfield, dont la faute est assumée par le réalisateur.

La proposition de Guadagnino se rapproche davantage de films comme Women Talking que de Unplanned ou Doute. L’intrigue ne se concentre pas sur une enquête pleine de subtilités, mais sur l’étude d’un personnage qui, bien que connaissant la vérité, refuse de l’accepter par peur des conséquences sur son image personnelle.

Le film aborde également les répercussions des violences sexuelles, soulignant qu’elles touchent la société dans son ensemble. Contrairement à Women Talking, où les agressions sont montrées visuellement au fur et à mesure des récits, Chasse aux sorcières oblige le spectateur à un acte de foi, à croire les témoignages féminins par conviction, et non comme dernier recours. C’est cette approche qui justifie le sentiment d’inconfort suscité par le film.

Inconfort collectif et piège individuel

Dans l’analyse culturelle, l’inconfort collectif est un sentiment précieux, capable de remettre en question le pouvoir et de stimuler la réflexion sociétale. L’exemple le plus frappant de ce concept est sans doute La Fontaine de Marcel Duchamp, présenté en 1917. Son retrait par la Société des Artistes Indépendants, malgré la promesse d’exposer toutes les œuvres soumises, a marqué un tournant dans l’histoire de l’art, révélant l’importance de l’absence dans la définition des normes.

En excluant La Fontaine, la Société affirmait, inconsciemment, une vision conservatrice de l’art, excluant l’irrévérence, l’humour ou l’ironie, au détriment des avant-gardes.

Dans cette lignée, Chasse aux sorcières se présente comme un film inconfortable. Sorti à une période où les attaques réactionnaires contre le féminisme atteignent leur paroxysme et où #MeToo est perçu par certains comme un échec, le film de Garrett et Guadagnino réaffirme des idées fondamentales : la nécessité de croire les femmes, de réagir fermement face aux abus, et de comprendre la violence de genre comme une oppression systémique agissant au-delà des privilèges supposés des victimes. Ces principes, loin d’être universellement acceptés, sont aujourd’hui remis en question, tout comme certains droits fondamentaux.

Lorsque les critiques qualifient Chasse aux sorcières d’inconfortable, ce n’est pas tant d’un point de vue artistique que d’un point de vue individuel. L’argumentation repose sur une prétendue ambiguïté qui n’est autre que le reflet fidèle de la réalité. Car, malgré notre aspiration à être des héroïnes féministes prêtes à soutenir sans réserve une amie, ces certitudes ne peuvent exister que dans un idéal. Comme l’explique la philosophe Manon García dans son essai Vivre avec des hommes, l’inceste, bien que socialement répudié, est plus répandu qu’on ne le pense. Lorsque les victimes accusent des membres de leur famille, le malaise individuel engendre le doute, et le doute mène à l’inaction.

Ce malaise individuel est central dans le film. Alma, en affirmant que la jeunesse actuelle aspire à une vie confortable, ignore que sa propre réaction à l’histoire de Maggie est motivée par son propre bien-être. D’un point de vue purement égoïste, soutenir son étudiante lui garantirait une place permanente à l’université si Hank était licencié. Alma aurait pu choisir de soutenir son élève, mais elle opte pour la voie la plus facile, celle qui ne l’oblige pas à remettre en question son passé et son identité.

La provocation, un argument marketing dépassé ?

« Luca Guadagnino cherche à provoquer dès les premières secondes de Chasse aux sorcières, dès son générique d’ouverture », écrit le journaliste Alberto Corona dans sa critique du film. « Sur un fond instrumental feutré, les titres des créateurs du nouveau film du réalisateur italien apparaissent dans la typographie Windsor Light Condensed sur fond noir. Il s’agit de la typographie associée aux films de Woody Allen, ce que Guadagnino ne manque pas de souligner. » Corona décrit Guadagnino comme un réalisateur « espiègle » qui, en tant que fan d’Allen, semble vouloir faire référence au réalisateur américain, tout en étant conscient des allégations dont il fait l’objet, même si les parallèles entre leurs situations ne sont pas évidents.

Sans confirmation de la part de l’Italien, cette référence peut être interprétée comme une provocation directe ou un hommage, servant à détourner l’attention du spectateur. Le distributeur espagnol semble privilégier la première hypothèse, en traduisant le titre par « Chasse aux sorcières », évoquant le maccarthysme, au lieu de conserver l’ambiguïté de l’original After the Hunt.

Quelle que soit l’interprétation, il est indéniable que la provocation a perdu de son pouvoir subversif dans un contexte capitaliste. Dans un système capable d’absorber les critiques les plus audacieuses pour en tirer profit, la provocation devient un simple moyen de faire du bruit, une stratégie marketing, comme le suggère Corona. Cependant, pour Chasse aux sorcières, cette stratégie pourrait ne pas être la plus pertinente. Guadagnino et Garrett signent un film riche en nuances, une étude de personnage approfondie, dont la valeur réside dans la capacité à maintenir le spectateur engagé et ouvert au dialogue, en savourant le meilleur type d’inconfort.

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