Publié le 6 février 2026 12:22:00. Après l’agression mortelle d’une jeune femme à Amsterdam, une application née en Inde pour cartographier les zones urbaines perçues comme dangereuses par les femmes gagne en popularité, offrant aux villes un outil concret pour améliorer la sécurité publique.
- L’application « Mon Safetipin » permet aux citoyens de signaler les zones mal éclairées, peu fréquentées ou sources d’insécurité.
- À Delhi, l’utilisation des données collectées via l’application a conduit à l’amélioration de l’éclairage public et à une diminution des « points noirs ».
- L’initiative vise à donner aux femmes les moyens de se réapproprier l’espace public et à encourager les gouvernements à agir au-delà des sanctions pénales.
La mort de Lisa, 17 ans, agressée fin août 2025 alors qu’elle rentrait chez elle à Amsterdam, a ravivé un débat crucial : la peur ressentie par de nombreuses femmes dans l’espace public. Cet événement tragique a donné un nouvel élan à la campagne « Nous attendons la nuit » (« Nous revendiquons la nuit »), un écho au mouvement « Take back the night » des années 1970, et a relancé les appels à une action systémique pour garantir la sécurité des femmes dans les rues.
Si les réponses immédiates se concentrent souvent sur un renforcement des sanctions pénales et une amélioration de l’éclairage public ou de la présence policière dans les transports en commun, de nombreux experts soulignent la nécessité d’une approche plus préventive. C’est dans ce contexte que l’expérience de Delhi, en Inde, apparaît particulièrement instructive.
Lors de leurs recherches pour leur dernier ouvrage, Les femmes qui changent les villes : histoires mondiales de transformation urbaine, Chris et Janette Sadik-Khan ont découvert comment une simple application pouvait initier des changements significatifs avant même que des incidents ne surviennent. Le Dr Kalpana Viswanath, consciente de l’impact de la peur sur la vie des femmes et leur accès aux opportunités, a cherché à transformer le discours sur la sécurité urbaine.
La réalité des rues de Delhi pour les femmes
Avec une population de 34 millions d’habitants, Delhi est la ville la plus peuplée de l’Inde. Malheureusement, elle est également réputée pour être l’une des villes les plus dangereuses du pays, en particulier pour les femmes, qui vivent dans la crainte constante en sortant de chez elles. Cette situation a été tragiquement mise en lumière en décembre 2012 avec le viol et le décès de Jyoti Singh, un événement qui a provoqué une vague d’indignation mondiale et des manifestations à travers l’Inde. Le gouvernement a réagi en lançant des consultations et en modifiant la loi et la procédure pénale pour traiter de tels crimes avec plus de sévérité.
Cependant, ces mesures, bien que nécessaires, ne suffisent pas à apaiser les craintes des femmes dans l’espace public. C’est pourquoi le Dr Viswanath a adapté un outil d’audit de sécurité existant, initialement basé sur des questionnaires papier et crayon utilisés par l’organisation Jagori, en une application numérique.
Mon Safetipin – comment ça marche
Lancée en novembre 2013, l’application « Mon Safetipin » permet à chacun de devenir un « scientifique citoyen » en collectant des données sur l’éclairage, la présence de sièges, la qualité de l’environnement piétonnier et la visibilité. En d’autres termes, elle transforme les utilisateurs en observateurs attentifs de leur environnement.
L’application s’est rapidement révélée être un outil d’autonomisation pour de nombreuses femmes. Certaines, qui évitaient auparavant de sortir après la tombée de la nuit, ont commencé à l’utiliser pour cartographier la ville et se familiariser avec les zones sûres et dangereuses.
« J’ai réalisé que c’était un outil très puissant », explique le Dr Viswanath.
Kalpana Viswanath, fondatrice de Safetipin
Au-delà de l’audit des espaces publics, l’application permet aux utilisateurs de consulter les informations partagées par d’autres pour prendre des décisions éclairées concernant leurs itinéraires et leurs déplacements.
Les résultats : redonner aux femmes la rue
Si l’application s’est avérée précieuse pour permettre aux femmes de signaler les problèmes de sécurité et de planifier leurs déplacements, elle n’a pas pour autant résolu les causes profondes de l’insécurité. L’équipe de Safetipin a donc décidé d’aller plus loin. Elle a présenté les données collectées au gouvernement pour identifier les zones prioritaires, puis a développé une caméra embarquée pour voitures capable de capturer des images tous les 30 mètres.
L’analyse de 60 000 images, combinée à 50 000 audits réalisés via l’application, a permis de créer une carte détaillée des zones à risque et de fournir aux autorités un ensemble de données factuelles pour prendre des mesures concrètes. L’une des premières actions a consisté à améliorer l’éclairage dans les 8 000 « points noirs » identifiés, en collaboration avec divers acteurs locaux, notamment les services publics, les municipalités et l’autorité nationale des routes.
Après une nouvelle évaluation en 2019, le nombre de « points noirs » était tombé à environ 2 300. Plus important encore, les responsables ont pris conscience du potentiel de l’outil pour améliorer la sécurité dans d’autres lieux, tels que les transports en commun et les espaces publics fréquentés.
Agir localement, penser globalement
Le succès de Safetipin à Delhi a conduit à son expansion dans d’autres villes indiennes et à l’international, notamment à Bogotá, en Colombie. L’application pourrait également avoir un impact significatif en Europe, en aidant les gouvernements à mieux comprendre les préoccupations des femmes en matière de sécurité et à mettre en œuvre des solutions efficaces pour prévenir la violence.
La connaissance la plus précise d’un espace provient de ceux qui l’utilisent quotidiennement et de ceux qui savent quels endroits éviter. En dotant les habitants d’un outil pour signaler leurs impressions en matière de sécurité, les urbanistes et les concepteurs peuvent mieux adapter l’éclairage, la visibilité et d’autres éléments pour rendre nos rues plus accueillantes et plus sûres pour tous.