Publié le 2024-06-20 12:00:00. Une nouvelle ère s’ouvre dans la lutte contre le cancer avec des tests sanguins révolutionnaires capables de détecter la maladie à un stade précoce, voire avant l’apparition des symptômes. Helmy Eltoukhy, co-PDG de Guardant Health, est à la pointe de cette révolution, transformant l’invisibilité du cancer en un défi d’ingénierie.
- La technologie des « biopsies liquides » permet de détecter des fragments d’ADN tumoraux dans le sang.
- Les tests de Guardant combinent désormais analyse génomique et épigénétique pour une détection plus poussée.
- Un test sanguin universel, comparable à un « smartphone médical », pourrait à terme diagnostiquer de multiples maladies.
Au commencement, le cancer est une maladie sournoise, agissant dans l’ombre de notre corps sans manifestations extérieures évidentes. Cette discrétion apparente représentait pour Helmy Eltoukhy, ingénieur de formation et co-PDG de Guardant Health, un défi majeur : rendre l’invisible visible. Son ambition ? Détecter le cancer par une simple prise de sang, avant même qu’il ne se manifeste ou ne devienne perceptible.
« Tant de patients traversent cette odyssée diagnostique vraiment éprouvante », confie Eltoukhy à Business Insider. Son parcours, débuté lors du boom des années 90 à Stanford, où il a côtoyé des futurs géants de la tech, l’a conduit à Illumina, puis à se consacrer à la réduction des coûts du séquençage génomique. Cette expérience lui a démontré le pouvoir de la loi de Moore – une amélioration exponentielle de la technologie la rendant plus rapide et moins chère – appliquée à la biologie.
Depuis treize ans, Eltoukhy et son équipe traquent le « Saint Graal » de la détection précoce : un test sanguin capable, lors d’un examen annuel, de dépister tous les types de cancer. Aujourd’hui, cet objectif semble plus proche que jamais. Après l’approbation par la Food and Drug Administration (FDA) d’un test pour le cancer colorectal, Guardant vise désormais la détection de pré-cancers, et explore même la possibilité d’évaluer la santé générale des organes et de dépister d’autres affections comme les maladies inflammatoires.
L’idée de déceler une maladie grâce à une simple goutte de sang n’est pas nouvelle, rappelant des tentatives passées, comme celle de Theranos. Cependant, sa faisabilité dépend de sa bonne exécution. Dès 2012, Eltoukhy s’associe à AmirAli Talasaz pour développer des « biopsies liquides », exploitant les fragments d’ADN cancéreux circulant dans le sang pour aider à choisir le traitement le plus adapté. Le premier test « 360 » de Guardant, approuvé par la FDA en 2020, a permis d’affiner le traitement des cancers avancés et d’améliorer la survie des patients.
Pourtant, l’objectif ultime restait la détection précoce. En 2015, l’équipe se heurte à un obstacle : peu d’indices génétiques détectables. L’entreprise lance alors le « projet LUNAR », une initiative ambitieuse axée sur l’épigénétique – le « logiciel » moléculaire qui régule l’expression de notre ADN. Cette approche a ouvert de nouvelles perspectives : « Nous avons créé une chimie qui nous permet de visualiser à la fois la couche matérielle (la génomique) et la couche logicielle (l’épigénétique) », explique Eltoukhy, ouvrant un champ de possibilités inédites.
Cette avancée a mené à SHIELD, le premier test sanguin approuvé par la FDA pour le cancer colorectal en 2024. Bien que performant pour les stades avancés, SHIELD n’atteint qu’environ 60 % de sensibilité pour le cancer de stade 1. Actuellement, une étude clinique indépendante de grande envergure, impliquant 24 000 participants aux États-Unis, évalue la capacité de SHIELD à détecter non seulement le cancer colorectal, mais aussi d’autres types de cancers, aux côtés d’un test concurrent. L’objectif est d’évaluer le potentiel de Guardant à proposer à terme « un test complet », à l’image d’un smartphone intégrant une multitude de fonctionnalités.
Au-delà du cancer, le potentiel de ces tests s’étend à la détection d’autres pathologies : maladies inflammatoires, santé des organes, vieillissement biologique. « Nous envisageons un avenir où cela pourrait concerner plusieurs maladies », précise Eltoukhy, anticipant un test global venant compléter le rôle du médecin généraliste. Les biopsies liquides, à l’instar de Guardant, représentent aujourd’hui un secteur d’investissement majeur en biotechnologie, avec des collaborations stratégiques, comme celle de Guardant avec Pfizer, et une concurrence féroce.
Le Dr Eleftherios Diamandis, biochimiste clinique, reconnaît que la surveillance continue du cancer a toujours été un rêve pour les oncologues, mais que la précision de la détection précoce est restée un défi. Bien qu’il reste prudent quant à la détection de lésions antérieures au cancer à partir d’indices sanguins infimes, il admet que les progrès scientifiques sont parfois fulgurants, comme en témoigne la technologie des voitures autonomes.
La demande pour des tests comme SHIELD est déjà palpable. Les cas de cancer colorectal chez les moins de 50 ans, population traditionnellement épargnée, sont en nette augmentation. L’acteur James Van Der Beek, diagnostiqué à 46 ans, témoigne de l’utilité d’un tel test, regrettant qu’il n’ait pas été disponible plus tôt dans son parcours. « Si je peux épargner à quelqu’un le voyage que j’ai dû endurer ces deux dernières années, c’est une belle chose », a-t-il déclaré, encourageant chacun à se faire dépister.