Publié le 16 février 2026 à 06h00. À la fin des années 1970, la réalisatrice Vera Chytilová a dressé un portrait acerbe de la société tchécoslovaque à travers son film Panelstory, une mosaïque de vies dans un quartier en construction, symbole d’un système dysfonctionnel.
- Panelstory dépeint la fragmentation sociale et le manque de communication dans la Tchécoslovaquie normalisée.
- Le film utilise des acteurs non professionnels, dont le voisin de l’un des réalisateurs et la propre mère de Chytilová, pour renforcer son réalisme.
- Malgré sa pertinence, la sortie du film a été retardée et limitée en raison de son message critique.
Dans le contexte d’un relâchement partiel de la culture tchécoslovaque au milieu des années 1970, Vera Chytilová, après le succès de The Apple Game, a exploré les relations humaines complexes et souvent superficielles dans une société soumise à la normalisation. Son film Panelstory (1979) offre une vision fragmentée de la vie quotidienne dans un nouveau lotissement, encore plus proche d’un chantier qu’un véritable quartier résidentiel.
Pour Chytilová, ce lotissement préfabriqué, où le manque d’entretien et de communication règne, est une métaphore de l’ensemble de la Tchécoslovaquie de l’époque. Le film présente une galerie de personnages issus de différentes générations et classes sociales, liés par la présence récurrente d’un jeune garçon aveugle portant une veste rouge et d’un vieil homme édenté. On y croise un artiste prétentieux, des femmes célibataires, un agent de la Sécurité publique, un étudiant en médecine africain et des artisans peu scrupuleux.
Le réalisateur a fait un choix délibéré de recourir à des acteurs non professionnels pour donner plus de crédibilité à son œuvre. Antonín Vaňha, un voisin du réalisateur de Troja, incarne un vieil homme confus. La mère de Vera Chytilová joue le rôle d’une voisine, tandis qu’une vendeuse rencontrée par hasard dans les rayons du grand magasin Kotva a été choisie pour interpréter une peintre d’intérieur. L’écrivaine Eva Kačírková, impliquée dès le début du projet, apparaît dans le rôle d’une membre du comité d’approbation.
Eva Kačírková a collaboré avec Chytilová à l’écriture du scénario du téléfilm Comment devenir papa, intégrant une scène mettant en scène le jeune garçon aveugle. Forte de son expérience personnelle, en tant qu’épouse d’un constructeur, elle a apporté des détails précis sur les méthodes de construction des lotissements socialistes, enrichissant ainsi le réalisme du film.
Le tournage, effectué directement sur le site en construction de la Ville du Sud, a contribué à l’atmosphère particulière du film. Les engins de chantier et la boue omniprésente créent un décor presque apocalyptique, mais ont également rendu le travail des cinéastes difficile. De plus, le calendrier était serré : le tournage a débuté au printemps 1979 et s’est achevé à l’hiver, Chytilová devant ensuite se consacrer à la production de Kalamita.
Bien que Panelstory ait été récompensé au festival de San Remo en 1979, sa sortie nationale a été retardée d’un an. Finalement, le film n’a été projeté dans certains cinémas qu’en décembre 1981, et sa distribution a été limitée à certaines régions de Bohême. La décision de laisser aux directeurs des sociétés cinématographiques régionales le soin de programmer ou non le film témoigne de la sensibilité du sujet abordé.
Cette censure partielle reflète la justesse avec laquelle Chytilová a capturé le sentiment de frustration qui régnait à l’époque. Les personnages s’ignorent et ne font guère d’efforts pour se comprendre. L’individualisme prime sur les idéaux collectifs, et le monde du cinéma est gangrené par l’égocentrisme, l’intolérance, l’envie et la méfiance. La caméra de Jaromír Šofr souligne la proximité physique des habitants, tout en révélant leur isolement émotionnel. Ils semblent désorientés, trébuchant dans un labyrinthe de couloirs identiques. Cette confusion et l’incapacité à s’enraciner se traduisent par un montage fragmenté et elliptique, ainsi que par une musique dissonante composée par Jiří Šust. Ce style agressif crée une distance entre le spectateur et l’histoire, l’invitant à observer de loin le dysfonctionnement des relations humaines et du système dans son ensemble.
Pour Chytilová, les problèmes de la Tchécoslovaquie ne sont pas uniquement liés à des défaillances institutionnelles. Les habitants manquent également de respect et de volonté de faire des compromis pour le bien commun. C’est pourquoi Panelstory reste un film d’une actualité troublante : si le contexte politique a évolué, les causes profondes de l’insatisfaction, de l’incompréhension et du malaise social persistent.