Le Louisiana Museum of Modern Art, en dehors de New York, plonge dans les profondeurs d’Internet avec une exposition qui explore les recoins inattendus de la civilisation numérique. L’artiste Jon Rafman présente « Jon Rafman : Report a Concern – The Nine Eyes Archives », une rétrospective audacieuse qui promet de captiver le public jusqu’au 11 janvier 2026.
Connue pour ses collaborations avec le monde visuel, la musique d’Oneohtrix Point Never, alias Daniel Lopatin, a souvent été le théâtre de performances multimédias. Jon Rafman, né en 1981, n’est pas étranger à cet univers. Ses créations visuelles ont déjà marqué des événements marquants, comme lors d’une performance au Greenpoint’s Warsaw en 2016, où une image saisissante d’un homme masqué par une culotte, s’adonnant à un geste fatal face à lui-même, a renforcé l’impact glitch de la musique. L’artiste puise son inspiration dans la culture Internet, parfois de manière déroutante pour un public moins averti. Ses œuvres, qui flirtent avec des références à des jeux vidéo tels que « Street Fighter IV », interrogent notre relation à la technologie et à la sphère virtuelle.
Le projet « The Nine Eyes of Google Street View », initié par Rafman en 2008, constitue le cœur de l’exposition. Il s’agit d’un travail de fourmi consistant à explorer et cataloguer des moments saisis par les caméras de Google Street View. Loin d’être une simple compilation, le projet révèle des instants d’une ironie cinglante, d’une beauté saisissante et parfois d’une violence brute, amplifiés par leur caractère aléatoire et fugace. Ces images, capturées par des optiques conçues pour la cartographie et non pour l’observation humaine, acquièrent une dimension poignante.
L’exposition décline ces découvertes sous diverses formes : une installation monumentale de 60 mètres regroupant des milliers de tirages de petite taille, ou encore une vidéo « supercut » compilant ces fragments du réel. La curation de Rafman se compare à celle d’un ange gardien, tel celui de Wim Wenders dans « Les Ailes du Désir » (1988), observant avec une distance bienveillante les errements de l’humanité. On y découvre un kaléidoscope de scènes : des mouvements de sous-culture (furries), des accidents de la route, des individus ivres perdus, des architectures tragiquement futuristes, des scènes de prostitution, et même des aperçus de la lune. Ces images d’une force visuelle singulière pourraient presque être perçues comme une réplique à une certaine frilosité de l’art contemporain.
Rafman ne se contente pas de présenter ces images ; il les contextualise. Des œuvres comme « Tu, le monde et moi » (2010) témoignent de sa capacité à tisser des récits personnels à partir de ces fragments numériques. Le titre même de l’exposition, « Nine Eyes », renvoie non seulement au nombre d’objectifs sur les voitures de Google Street View, mais aussi à une alliance de renseignement partagé (SIGINT) entre plusieurs nations, ajoutant une couche de complexité et de critique sociale. Rafman rappelle que le slogan initial de Google était « Don’t be Evil » (Ne soyez pas malveillants), une devise depuis modifiée, soulignant la mutation de l’entreprise et de son influence.
« Jon Rafman : Report a Concern – The Nine Eyes Archives » est à découvrir au Louisiana Museum of Modern Art jusqu’au 11 janvier 2026.