L’évolution de l’ordre mondial et les stratégies des grandes puissances sont au cœur des recherches de Constanza Jorquera, spécialiste des relations internationales. Cette jeune chercheuse chilienne explore notamment l’influence croissante de la Chine et de la Corée du Sud sur la scène internationale, tout en plaidant pour une approche plus nuancée de la politique étrangère féministe.
Constanza Jorquera est professeure de relations internationales à plusieurs universités chiliennes (Université de Santiago, Université du Chili, Université Diego Portales et Université Alberto Hurtado). Elle conseille également le ministère chilien des Affaires étrangères et co-préside le Forum permanent de politique étrangère du Chili. Ses travaux portent sur la géopolitique de l’Asie de l’Est, la politique étrangère chinoise et coréenne, le genre et les relations internationales.
Son parcours académique a débuté à l’Université de Santiago, pionnière dans l’enseignement des études internationales au Chili. « Cette première expérience a allumé ma passion pour la compréhension des dynamiques de pouvoir dans le système international, et m’a conduit à approfondir les dimensions géopolitiques et culturelles de l’Asie de l’Est, en particulier de la Chine et de la Corée », explique-t-elle.
Depuis 2016, elle se consacre également à la formation de futurs acteurs de la politique étrangère. « Cette responsabilité m’inspire à créer des synergies au sein de réseaux multidisciplinaires d’universitaires, de décideurs politiques, de diplomates et d’acteurs de la société civile », précise-t-elle.
Dans son article de 2023 sur « L’imaginaire géopolitique de la Chine aux caractéristiques chinoises », elle analyse l’influence des concepts civilisationnels tels que Tianxia et de l’héritage confucéen sur la stratégie indo-pacifique de Pékin. Selon elle, il est crucial de ne pas appliquer les normes occidentales à l’analyse de la Chine. « Les systèmes d’idées, notamment le confucianisme, le bouddhisme, le taoïsme et le légalisme chinois, ont influencé l’approche chinoise de la gouvernance, de l’éthique et des relations internationales », souligne-t-elle.
Tianxia, en tant que modèle théorique et philosophique, pourrait permettre de réduire les asymétries entre la Chine et d’autres pays grâce à la création de réseaux mondiaux inclusifs. Elle observe que la politique étrangère chinoise s’inscrit dans une perspective confucéenne de bénéfice mutuel, de respect et de relations réciproques fondées sur la vertu, en contraste avec la nature compétitive des pratiques occidentales.
Concernant la réponse de Pékin au cadre indo-pacifique, elle estime que les initiatives telles qu’AUKUS et le Quad, promues par les États-Unis, visent à contrer l’influence croissante de la Chine dans la région. « Ces initiatives, qui impliquent des puissances régionales clés, visent à contrer l’influence croissante de la Chine dans la région indo-pacifique », explique-t-elle. Elle note cependant un affaiblissement de l’influence américaine et de sa vision stratégique, ce qui constitue un revers par rapport aux efforts des administrations Obama et Biden.
Pour remodeler l’ordre indo-pacifique, la Chine doit, selon elle, tirer parti de l’absence d’un cadre économique global dans la région, renforcer les BRICS+, le RCEP et la BRI, et engager activement l’Inde dans des accords de coopération. « La Chine doit offrir une structure d’incitation allant du financier à l’innovation et des mesures de confiance mutuelle au niveau militaire avec les pays cherchant à diversifier leurs relations », ajoute-t-elle.
Ses recherches sur le soft power de la Corée du Sud en Amérique latine, à travers le phénomène Hallyu, révèlent l’impact de la culture sur le rapprochement entre les sociétés. « La stratégie de soft power de la Corée du Sud, souvent appelée « diplomatie K », exploite ses exportations culturelles, en particulier la popularité mondiale de la culture pop coréenne, ou « Hallyu », pour renforcer son influence internationale », explique-t-elle. Elle nuance toutefois l’efficacité du soft power, soulignant qu’une appréciation culturelle ne se traduit pas nécessairement par un pouvoir réel.
Enfin, Constanza Jorquera s’intéresse à l’avenir de la politique étrangère féministe, qu’elle juge encore trop confinée aux sphères institutionnelles. Elle plaide pour un système multilatéral fort et légitime, ainsi qu’une meilleure sensibilisation aux enjeux de genre dans les relations internationales. « Il est essentiel d’agir sur deux fronts : l’incidence normative, l’engagement opérationnel et l’innovation multilatérale », conclut-elle.
Elle travaille actuellement sur une révision de sa thèse de doctorat, portant sur les relations internationales et la pensée politique de la Corée et du Chili, ainsi que sur la pensée chinoise dans les relations internationales.
À l’adresse des jeunes chercheurs, elle recommande de « ne pas avoir peur de la boîte à outils » académique, de remettre en question les idées reçues, de rester curieux et de développer sa propre voix. « Dans ce scénario mondial qui semble nous pousser vers la fragmentation, la méfiance et la peur, il est essentiel de se connecter avec les autres, de former des réseaux de soutien collaboratifs, d’oser « quitter notre zone de confort » et de vivre le monde de nos propres yeux, avec confiance, ouverture et passion », conseille-t-elle.