Publié le 2024-05-15 10:30:00. Près de trois siècles après sa naissance, la pensée et l’œuvre de Hryhoriy Skovoroda continuent de résonner, symbolisées par sa célèbre épitaphe : « Le monde m’a cherché, mais ne m’a pas attrapé ». Ce philosophe, poète et musicien ukrainien a mené une vie de vagabond volontaire, marquée par des visions profondes et un rejet des mondes matériels et spirituels corrompus.
- Hryhoriy Skovoroda, figure des Lumières ukrainiennes, a vécu une existence nomade, prônant la simplicité et le détachement.
- Deux visions marquantes ont façonné sa philosophie : une expérience extatique dans une église et une scène d’horreur dans une pièce voisine.
- Son œuvre majeure, le « Jardin des chants divins », reflète une spiritualité baroque tardive, annonçant le romantisme ukrainien.
- Le musée Skovoroda de Kharkiv a été détruit par un missile russe en mai 2022, jour de son 300e anniversaire.
Il y a plus de deux cents ans, Hryhoriy Skovoroda, philosophe, poète et musicien, choisissait un village près de Kharkiv pour y creuser sa propre tombe sous un tilleul. Fait singulier, il se présente le lendemain, peu avant son 72e anniversaire, date de sa mort. Sur sa pierre tombale, une épitaphe qu’il a lui-même sélectionnée : « Le monde m’a cherché, mais ne m’a pas attrapé ». Cette sentence résume une vie de errance volontaire, initiée par deux visions marquantes.
La première, vécue à l’âge de trente-six ans en 1758, survient alors que Skovoroda, formé à la prestigieuse Académie Mohyla de Kiev et ayant chanté pour la chapelle du Tsar, voyageait à travers l’Empire des Habsbourg. Il y découvre les « types de vie humaine oniriques ». Une vision de palais impériaux et d’une église le remplit d’une « plus douce joie intérieure » lors de la liturgie. Mais cette béatitude est brutalement interrompue lorsqu’il jette un œil dans une pièce adjacente. Il y voit des moines, « habillés de noir, les genoux nus et les sandales pitoyables », se servant de leurs mains posées sur le feu pour se couper et dévorer la chair, se déclarant « serviteurs de Dieu ». L’horreur de cette scène le submerge, le poussant à se détourner.
Cette vision, qui le laisse « rafraîchi et effrayé », semble avoir catalysé un second événement décisif. En 1770, alors professeur de poétique à Pereiaslav et Kharkiv, Skovoroda aurait eu une nouvelle épiphanie, le poussant à fuir définitivement la corruption du monde, dont l’odeur était peut-être exacerbée par la peste. Le siècle suivant de nomadisme qui s’ensuit devient sa période la plus prolifique. C’est durant cette période qu’il finalise son œuvre majeure, le « Jardin des chants divins ». Cet ensemble de trente chants spirituels baroques tardifs, bien qu’encore influencé par le slavon d’église, annonce déjà les prémices du romantisme ukrainien.
La « 18e Chanson » en particulier transpose la citation biblique de Jacques 4:6 : « Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles ». L’imagerie y est d’un romantisme saisissant : un arbre solitaire se dressant au sommet d’une hauteur orageuse. Les vers syllabiques, qui rimaient originellement, semblent s’intégrer à cette image, reflétant le désir profond de son auteur. Vagabond, Skovoroda ne portait avec lui que le strict nécessaire : ses écrits, une flûte qu’il avait lui-même fabriquée, une lessive et une Bible hébraïque. Son œuvre compte pas moins de 6 993 références bibliques. Pourtant, cet errant ukrainien se rapproche davantage d’un Angelus Silesius que de ses contemporains.
La fascination romantique pour les hauteurs alpines semble étrangère à ce philosophe pédestre. « Le vent sur la montagne le convertit », suggère-t-il, potentiellement dans sa « Chanson n°18 ». Skovoroda est davantage attiré par le mont Sion que par les « hautes montagnes » où « les érables s’élèvent et les vents sauvages soufflent en tempête ». Une telle majesté accidentée ne sert qu’à illustrer l’hybris humaine. L’avertissement d’Horace résonne ici : « Souvent le faîte du sapin le plus haut / Et les sommets des montagnes ondulent sous les vents. »
La phrase d’Augustin, déjà utilisée par Pétrarque pour tempérer la tentation des hauteurs venteuses du Ventoux, semble écrite pour Skovoroda : « Et les hommes s’émerveillent des sommets des montagnes (…) et n’y prêtent pas attention. » Le chemin que parcourt le poète lyrique dans la « 18e Chanson » est un itinéraire moral. Les animaux qui jalonnent ce sentier se trouvent plus facilement dans un lexique iconographique que dans la nature sauvage. Le faucon et le chardonneret symbolisent respectivement le mal et la passion du Christ. Skovoroda privilégie le chardonneret, qu’il recommande, avec une clairvoyance ornithologique et une précarité existentielle, pour son habitat au ras du sol.
Car lui-même s’approche du sol : loin de l’érable fier et exposé aux éléments, il préfère la prairie souple au bord de la rivière. « Cette mère m’a mis au monde dans le village ? » Cette question, posée par ce volatile du monde, ne traduit pas un défaut, mais une moindre tentation de succomber à la fausse ambition. La destination de son voyage est « d’être homme ». C’est cette quête qui lui a valu l’admiration de Léon Tolstoï. Pour d’autres, il semble être encore une pierre d’achoppement. Le 6 mai 2022, année de son 300e anniversaire, un missile russe a détruit le musée Skovoroda à Kharkiv. Un acte ciblé.
Hryhoriy Skovoroda : « 18. Lied »
Chardonneret, petit oiseau à la robe jaune,
Ne construis pas ton nid là-haut.
Construis-le ici dans l’herbe verte,
Dans la prairie fraîche, bâtis-le.
Le faucon tourne déjà au-dessus de ta tête,
Il cerne et se cache pour t’attraper.
Il vit de ton sang,
Aiguise tes griffes, prépare-toi !L’érable se dresse sur la haute montagne,
Sa cime oscille sous le vent.
Des vents sauvages orageux soufflent,
Et les branches de l’érable se brisent.
Autour de lui, les charrettes circulent,
Les roulants se couchent pour dormir aussitôt.
À proximité coule la rivière,
Avec son eau claire, elle raisonne.Pourquoi devrais-je me lamenter à ce sujet,
Pour une mère qui m’a mis au monde dans le village ?
Que la tête se brise,
Sous le vent qui souffle sur la montagne.
Mais je garde avec moi mon intimité,
Ma chère petite vie.
Le mal m’évitera souvent,
Heureux, je serai comme une personne.Traduction allemande par Günter Kollert.