Publié le 14 février 2024 10:22:00. La capacité à faire bonne impression pourrait bientôt devenir un atout secondaire dans le processus de recrutement. Un neuroscientifique travaille sur des technologies d’imagerie cérébrale couplées à l’intelligence artificielle, capables d’évaluer la personnalité et le potentiel d’un candidat avec une précision inédite.
- L’IA pourrait bientôt évaluer les candidats à l’embauche en analysant leur activité cérébrale.
- Cette technologie pourrait également servir de système d’alerte précoce pour des maladies comme la dépression et la démence.
- Des questions éthiques se posent quant à l’utilisation potentielle de ces technologies à des fins de contrôle social.
Imaginez postuler pour un emploi et être sélectionné non pas sur la base d’un entretien ou d’un test, mais après un simple scanner cérébral analysé par une intelligence artificielle. Ce scénario, qui relève encore de la science-fiction, pourrait devenir réalité grâce aux travaux du neuroscientifique Simon Eickhoff.
Simon Eickhoff dirige les neurosciences et la médecine au Centre de recherche de Jülich (site web du centre). Son équipe travaille sur des algorithmes capables de décoder l’activité cérébrale et d’en déduire des informations sur la personnalité, les capacités cognitives et même le potentiel d’un individu. Les données utilisées pour entraîner ces IA sont issues de vastes études impliquant jusqu’à 50 000 participants, une échelle impensable il y a encore quelques années.
« La puissance de calcul a explosé, tout comme la quantité de données disponibles », explique Eickhoff. Là où il se contentait autrefois de décrire les données, il peut désormais les utiliser pour créer des modèles prédictifs applicables à chaque individu. « Cela nous donne enfin la possibilité de travailler à une échelle quasi-populationnelle. »
Le principe est simple : l’IA apprend à partir d’un grand nombre de scanners cérébraux et des caractéristiques associées à chaque sujet. Elle peut ensuite appliquer ces connaissances à de nouveaux cas. Cette approche est déjà prometteuse en médecine, où l’IA pourrait servir de système d’alerte précoce pour la dépression ou aider à diagnostiquer la démence avec une précision supérieure à celle d’un médecin. Une étude de la Mayo Clinic a démontré la capacité d’une IA à identifier neuf types de démence, dont la maladie d’Alzheimer, à partir d’un seul scanner.
Cependant, Eickhoff ne s’arrête pas aux applications médicales. Il envisage également l’utilisation de cette technologie pour lutter contre le « joli privilège », ce biais cognitif qui favorise les personnes physiquement attrayantes dans divers domaines de la vie, y compris le recrutement.
« Le centre d’évaluation porte moins sur ce que je peux faire, mais plutôt sur la manière dont je peux présenter que je peux faire quelque chose. »
Simon Eickhoff, Directeur des neurosciences et de la médecine au Centre de recherche de Jülich
Selon Eickhoff, les tests de recrutement traditionnels mesurent difficilement les qualités intrinsèques qui font un bon employé. L’analyse directe de l’activité cérébrale pourrait offrir une évaluation plus objective et équitable.
Mais cette perspective soulève également des questions éthiques importantes. Si l’IA pouvait prédire avec fiabilité les traits de personnalité, elle pourrait également être utilisée à des fins de contrôle social, un scénario évoquant le roman dystopique « 1984 » de George Orwell. Eickhoff lui-même a alerté sur ce risque lors d’une conférence à Berlin l’année dernière. La vidéo de son intervention est disponible en ligne.
Il cite également l’intérêt croissant des assureurs américains pour les prédictions médicales basées sur l’IA. Une enquête du NAIC révèle que la majorité des compagnies d’assurance santé aux États-Unis adoptent déjà l’IA.
Eickhoff nuance cependant ces craintes, soulignant la complexité de la mise en œuvre d’un tel système de contrôle. Il estime qu’il serait extrêmement difficile de prédire avec précision les intentions révolutionnaires d’un individu, car le cerveau est un organe en constante évolution. De plus, il insiste sur le fait que ses recherches ne sont pas destinées à créer un détecteur de mensonges infaillible ou une application de rencontre basée sur l’analyse cérébrale.
« C’est la science-fiction à laquelle nous aspirons. »
Simon Eickhoff, Directeur des neurosciences et de la médecine au Centre de recherche de Jülich
L’objectif ultime, selon Eickhoff, est de développer une technologie qui puisse aider les médecins à mieux prévenir les maladies, les juges à rendre des décisions plus justes et les recruteurs à identifier les candidats les plus compétents, au-delà des apparences. Une utopie où l’intelligence artificielle servirait à promouvoir l’équité et l’efficacité.
Marc Latsch