Publié le 2025-10-06 12:08:00. Face à une recrudescence d’incidents qualifiés d’« attaques hybrides russes », les experts et les responsables politiques de l’OTAN s’interrogent sur la meilleure riposte. L’ancienne ministre lituanienne de la Défense, Rasa Juknevičienė, alerte sur les stratégies de Moscou et l’importance d’un soutien indéfectible à l’Ukraine.
- Des incidents récents, tels que des attaques de drones en Pologne, des survolages d’avions russes dans l’espace aérien de pays baltes et nordiques, ainsi que des cyberattaques et des interférences électorales, sont interprétés par les experts comme une offensive hybride de la Russie.
- Rasa Juknevičienė, ancienne ministre de la Défense de la Lituanie, souligne que la réponse de l’Occident déterminera l’escalade de la tension avec Moscou.
- Elle met en garde contre une sous-estimation des actions russes, les qualifiant de manœuvres opportunistes visant à tester les limites de l’OTAN et à affaiblir le soutien occidental à l’Ukraine.
« Ce qui se passe maintenant dépend de notre réponse », affirme Rasa Juknevičienė, rencontrée dans son bureau à Panevėžys, en Lituanie. Forte de son expérience en tant qu’ancienne ministre de la Défense lituanienne (2008-2012) et ancienne présidente de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, elle analyse avec acuité les récents événements. Sa propre expérience de la vie sous occupation soviétique nourrit sa vision des menaces actuelles.
Les objectifs précis de Vladimir Poutine derrière ces opérations restent flous, mais l’ancienne ministre pointe plusieurs pistes. « Il peut chercher à nous tester, à démontrer notre faiblesse ou à provoquer une réaction », explique-t-elle. Elle y voit également une tentative d’attirer l’attention et de détourner le soutien accordé à l’Ukraine. « Ils veulent influencer l’état d’esprit des gens. Nous diviser, créer le chaos. De plus, la Russie profite de notre inquiétude et de notre peur. » Cette stratégie vise à alimenter un sentiment d’insécurité au sein des populations occidentales, les poussant à privilégier les dépenses de défense nationale au détriment de l’aide à l’Ukraine. « Mieux vaut envoyer de l’aide là-bas [en Ukraine] afin qu’ils éliminent les drones avant qu’ils n’arrivent chez nous », insiste-t-elle.
L’ancienne ministre juge sévèrement le manque de réaction face aux violations de l’espace aérien, comme celles commises par des avions russes à plusieurs reprises. « Poutine est un opportuniste », martèle-t-elle. « S’il nous laisse faire quelque chose, il saisira les opportunités. Il pense que nous sommes faibles, que les démocraties sont faibles et qu’elles ne peuvent pas se défendre sur le long terme. » Elle souligne que le contexte actuel, marqué par les incertitudes politiques aux États-Unis, offre une fenêtre d’opportunité supplémentaire à la Russie.
La réponse occidentale face à ces provocations reste un sujet de débat. La construction d’un mur de drones entre la Finlande, les pays baltes et la Pologne est notamment évoquée. « En ce qui concerne les drones, c’est l’Ukraine que nous devons regarder. Ce sont eux les experts maintenant », concède-t-elle, tout en soulignant le caractère inédit de ce nouveau type de guerre. Elle alerte sur le fait que la Russie maintient délibérément les provocations sous le seuil déclenchant l’article 5 de l’OTAN, repoussant ainsi constamment les limites.
« Je ne dis pas que c’est une décision facile à prendre », reconnaît-elle à propos d’une éventuelle riposte militaire, comme la destruction d’un avion russe violant l’espace aérien. « Après tout, ces avions sont pilotés par des humains. Ce n’est pas dans nos valeurs de le faire. Mais la guerre est la guerre, et si les Russes ne sont pas punis, cela se reproduira encore et encore, et cette limite se rapprochera de plus en plus. »
La Lituanie a elle-même connu des incursions de drones, dont l’un chargé d’explosifs s’est écrasé près d’une base militaire. De plus, un incendie criminel dans un magasin IKEA à Vilnius a été attribué aux services de renseignement russes. Ces actes s’inscrivent dans une longue histoire d’attaques hybrides visant à influencer la vie politique du pays. « Chaque choix politique a été une lutte existentielle pour nous, car ils essaient constamment de faire appel à quelqu’un de plus pro-russe », explique Juknevičienė.
L’ancienne ministre se remémore son mandat de ministre de la Défense en 2008, une période où, paradoxalement, elle se sentait « plus inquiète » qu’aujourd’hui. À l’époque, la Lituanie était en pleine crise financière, l’OTAN concentrait ses ressources sur l’Afghanistan, et les préparatifs de défense nationaux étaient quasi inexistants. « Il n’y avait rien », constate-t-elle.
« Début 2009, notre renseignement militaire a commencé à m’informer d’un changement en Russie », relate-t-elle. La forte militarisation et la modernisation du « district occidental » russe, notamment à Kaliningrad avec le déploiement de missiles S-400 et Iskander, ainsi que l’intégration croissante de l’armée biélorusse sous contrôle russe, laissaient présager des intentions hostiles. « Nous avons compris que Poutine se préparait à quelque chose. »
Malheureusement, ses avertissements n’ont pas été entendus par l’ensemble de la communauté internationale. Elle se souvient d’un entretien avec le ministre français de la Défense, qui avait balayé ses inquiétudes sur la vente d’hélicoptères à la Russie en lui rétorquant : « L’Union soviétique est partie. Et vous, madame, avez une douleur fantôme. » Ce n’est qu’en 2012, lors d’une visite au Pentagone, qu’elle trouva un écho favorable auprès des responsables américains partageant ses analyses. Sa carrière de ministre s’est achevée sur une sombre prédiction : la Russie testerait l’OTAN en 2019.
L’invasion de la Crimée et de l’est de l’Ukraine en 2014 a constitué un tournant décisif. « Je pense que l’Ukraine nous a sauvés de ce scénario », affirme Juknevičienė. « Nous ne sommes pas préparés aujourd’hui – mais nous sommes beaucoup plus préparés que nous ne l’étions lorsque j’étais ministre. C’est pourquoi j’étais plus inquiète alors. »
Bien qu’elle estime cruciale la gestion des attaques hybrides russes, elle réaffirme que le soutien le plus important que l’OTAN puisse apporter est de continuer à aider l’Ukraine. Elle critique vivement le niveau de soutien précédemment accordé, le jugeant insuffisant au regard de l’agression russe. « Étant donné que le début de l’attaque a été marqué par des messages de plusieurs capitales : « Nous devons éviter la Seconde Guerre mondiale, nous ne pouvons pas leur donner de défense aérienne, nous ne pouvons pas leur donner de missiles à longue portée. » »
Elle regrette ainsi que l’Occident n’ait pas pleinement soutenu l’Ukraine lors de ses succès militaires, comme la reprise de Kherson et Kharkiv. « C’est là que nous aurions dû donner tout ce que nous avions. Au lieu de cela, Poutine a menacé de guerre nucléaire et nous avons empêché les Ukrainiens de faire leur travail. Nous voulions empêcher une guerre mondiale, mais où en sommes-nous maintenant ? Nous n’avons jamais été aussi proches de la Seconde Guerre mondiale. »