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«Je vis avec mes enfants, mais je me sens seul»

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Face à la solitude, des initiatives fleurissent en Andalousie pour redonner un souffle aux seniors. Au cœur de l’effervescence, des ateliers créatifs et de convivialité transforment des vies, offrant bien plus qu’une simple occupation : un nouveau départ.

Dans la province de Cadix, une réalité silencieuse mais prégnante touche une personne sur quatre âgée de plus de 55 ans : la solitude non désirée. Antonia López, 72 ans, a longtemps vécu dans ce que l’on pourrait qualifier de « cage dorée ». « Je ne savais même pas ce que c’était de prendre un café tranquillement. Ma vie, c’était mes enfants, la cuisine, le ménage. » Pendant des années, elle a sacrifié son propre espace pour prendre soin de ses parents, de son frère, puis de son époux, jusqu’à son dernier souffle. Aujourd’hui, malgré le fait de partager son toit avec certains de ses enfants et un petit-fils, le sentiment de vide persiste. « Je vis avec deux de mes enfants et un petit-fils, mais je me sens seule », confie-t-elle, le regard teinté d’une profonde lassitude.

Pourtant, un rayon de soleil a percé l’horizon d’Antonia. Au Centre Civique Eugenio Pérez Gener, elle retrouve le sourire auprès d’amis, attendant avec impatience le début d’un atelier « hobby » animé par Víctor Rincón. Ce projet, baptisé « Seniors in Network » et porté par la Croix-Rouge en partenariat avec la mairie de San Fernando, lui a redonné un but. « Souvent, je viens directement du lit au centre, tellement je me sens mal que je me lève à la dernière minute. Mais je ne manque jamais une occasion de venir », explique-t-elle, la voix encore un peu faible mais animée d’une nouvelle vigueur. Grâce à cette initiative, Antonia et les autres participants, majoritairement des femmes, ont réussi à tisser des liens solides, partageant rires, anecdotes et précieux moments. « Ici, je me déconnecte, et quand je repars, c’est un peu plus facile de retourner à la réalité. »

Le parcours de Pilar Lamela, 75 ans, résonne avec celui d’Antonia. Sa vie a également été entièrement dédiée aux autres. « J’ai pris soin de six personnes de la famille de mon mari, et ce n’est pas fini, car en ce moment, je m’occupe de lui, qui a subi une crise psychotique il y a 8 ans et traverse une période terrible », confie Pilar. Mais elle aussi a trouvé un exutoire salvateur au sein de ce groupe soudé. Pour elle, les séances de Pilates, ses activités de loisirs, stimuler sa mémoire ou s’initier à la bachata constituent sa véritable « thérapie ». « Venir ici est une libération, je me déconnecte de mes soucis », admet-elle.

Derrière les tables, Víctor Rincón, bénévole passionné, guide ses élèves. Il corrige les erreurs, encourage les efforts. À l’arrière, Inés, 80 ans, ne se contente pas de jouer aux dominos ; elle écrit les chiffres en lettres. C’est elle qui a suggéré un atelier d’orthographe, « parce que je voyais que je faisais beaucoup de fautes ». Un bel exemple pour démontrer que l’apprentissage et la curiosité n’ont pas d’âge. « Ils font des mots croisés, des jeux de mots, du sudoku… Je leur transmets certaines notions cognitives », précise Víctor. Son objectif ? Que chacun passe un bon moment et sorte de sa routine en riant.

Au sein de ces ateliers, les rires fusent, les visages se concentrent, et les soucis restent dehors. « Le moins que l’on puisse faire en tant que société, c’est de leur permettre de se sentir davantage eux-mêmes », insiste le bénévole. Il observe que ces aînés, qui ont tant donné, peinent parfois à parler d’eux-mêmes, leur vécu se résumant souvent à celui de leurs proches. Pourtant, à travers les bribes de leurs histoires, on devine des parcours semés d’embûches. Víctor confie que c’est lui qui reçoit le plus : « Ils me montrent qu’après tout ce qu’ils ont vécu, il ne faut pas s’arrêter aux bêtises, mais se concentrer sur ce qui compte vraiment. »

Mayte Vieyte, technicienne du projet « Mayores en Red », confirme l’objectif principal : « Atténuer la solitude de ceux qui en souffrent. Beaucoup de personnes ne sortaient plus de chez elles, et ont trouvé ici un lieu pour se divertir et rencontrer d’autres personnes. » Pour beaucoup, c’est comme une nouvelle jeunesse. Irène Ramirez, éducatrice sociale et collègue de Mayte, observe : « Les bénéfices sont surtout émotionnels. Quand ils arrivent, ils sont très tristes, mais une semaine plus tard, leur visage est transformé. »

Un jeune Espagnol sur quatre souffre d’une solitude non désirée

La solitude non désirée, fléau silencieux, ne cible pas uniquement les seniors. En Espagne, 25,5 % des jeunes ressentent régulièrement ce sentiment, selon une étude récente. Le psychologue Pedro Chaves, d’Educa Chiclana, souligne que même entourés de leur famille, certains jeunes peuvent se sentir seuls s’ils manquent de relations de qualité avec leurs pairs. Les victimes de harcèlement scolaire ou professionnel sont d’ailleurs 37,2 % plus susceptibles de souffrir de cette solitude.

Les réseaux sociaux, bien qu’ils puissent offrir des connexions, amplifient aussi parfois ce sentiment par le biais de comparaisons irréalistes. « D’un côté, ils peuvent accroître ce sentiment de solitude et de malheur en se comparant aux autres, même si ce qu’ils montrent est souvent artificiel. De l’autre, ils permettent de se connecter avec des personnes partageant les mêmes goûts ou de maintenir le contact avec ses amis », explique Pedro Chaves. Il déplore par ailleurs la tendance individualiste de notre société actuelle. Paradoxalement, une étude de l’Observatoire national de la solitude indésirable suggère que les réseaux sociaux numériques n’auraient pas d’influence directe sur la solitude des jeunes.

Il est crucial de distinguer l’isolement social, mesurable par le manque de contacts réels, de la solitude, une perception subjective du manque de relations sociales. On peut vivre seul sans se sentir seul, et inversement. En Andalousie, 112 464 logements sont occupés par une seule personne, dont 56 930 par des plus de 60 ans, selon l’INE. Détecter et agir contre la solitude non désirée est un défi majeur. « Les personnes les plus seules sont souvent celles que l’on ne voit pas, celles qui ne sont pas en thérapie, car elles n’osent pas demander de l’aide », constate le psychologue. La solitude non désirée est à la fois une cause et une conséquence des troubles psychologiques.

Une étude de l’Université Pablo de Olavide de Séville révèle que 35 % des personnes âgées de plus de 55 ans souffrant de solitude non désirée en Andalousie présentent des symptômes de dépression clinique. Les changements familiaux, le vieillissement, les déménagements ou le manque d’accès aux ressources sociales sont autant de facteurs pouvant mener à ce mal-être.

L’été, l’essence d’une solitude non désirée

Durant les périodes de canicule, comme celles vécues dans la province de Cadix, de nombreux seniors, privés de lieux de fraîcheur comme les piscines ou les plages, se retrouvent confinés chez eux. « Lors de fortes chaleurs, les personnes âgées sortent moins et interagissent moins, ce qui peut accentuer le sentiment de solitude non désirée », indique la Croix-Rouge, qui met à disposition un numéro de téléphone pour offrir un soutien.

Les actions des administrations

Les municipalités de la Baie de Cadix, la Députation Forale de Cadix et le Gouvernement andalou reconnaissent la gravité de la solitude non désirée. Le 30 juin dernier, le Gouvernement andalou a lancé le site Internet « Júntate », centralisant les ressources disponibles et proposant un numéro d’appel gratuit pour une aide personnalisée.

La Croix-Rouge mène des projets dans trois communes : San Fernando avec « Mayores en Red », Cadix avec « Descendons dans la rue » (visant à supprimer les barrières architecturales et émotionnelles), et Chiclana avec « Chiclana Contigo ». À Chiclana, la mairie recense environ 3 000 personnes de plus de 65 ans vivant seules, bien que cela ne signifie pas nécessairement qu’elles se sentent isolées.

La Députation Forale de Cadix a, quant à elle, promu le projet « Solitude indésirable » dans des communes de moins de 20 000 habitants, afin de soutenir les réseaux sociaux existants et de réduire ce phénomène. Les actions visaient à promouvoir la coexistence, le vieillissement actif et la solidarité intergénérationnelle.

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