Publié le 2025-10-16 16:40:00. Une baisse spectaculaire de la consommation de tabac en Asie du Sud-Est, de 54 % à 23 % entre 2000 et 2020, a été saluée par l’OMS comme une victoire majeure pour la santé publique. Cependant, des divergences dans la définition régionale et une croissance démographique continue tempèrent ce succès.
- La prévalence du tabagisme en Asie du Sud-Est a chuté de 54 % à 23 % entre 2000 et 2020.
- Ce déclin est attribué à des politiques renforcées en matière de taxation, d’emballage, de publicité et de restriction des lieux publics.
- L’Indonésie fait exception, avec des taux de tabagisme élevés et un refus de ratifier la convention-cadre de l’OMS.
- L’essor des cigarettes électroniques représente un nouveau défi pour la région.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a souligné une diminution drastique de la consommation de tabac en Asie du Sud-Est au cours des deux dernières décennies. Selon un rapport récent, la prévalence du tabagisme dans cette région est passée de 54 % à 23 % entre 2000 et 2020. Catharina Boehme, responsable de l’OMS pour l’Asie du Sud-Est, a attribué cette réussite à « un engagement politique fort, des politiques globales et un engagement communautaire », qualifiant ces avancées de succès majeur en matière de santé publique.
Ce recul significatif est perçu par les experts comme la preuve de l’efficacité des stratégies de santé publique déployées sur le long terme. Yvette Van Der Eijk, professeure adjointe à l’école de santé publique Saw Swee Hock de l’Université nationale de Singapour, explique que la plupart des pays de la région ont durci leurs législations. L’augmentation des taxes, le renforcement des avertissements sanitaires sur les emballages, l’interdiction de la publicité pour le tabac et les restrictions sur le tabagisme dans les lieux publics ont rendu les produits du tabac moins accessibles et socialement moins acceptables.
Cependant, des voix s’élèvent pour questionner la méthodologie de l’OMS. L’organisation inclut l’Inde dans sa définition de l’Asie du Sud-Est, tout en plaçant l’Indonésie, le plus grand pays de la région, dans la zone du Pacifique occidental. Cette classification diffère de celle de la plupart des autres organismes internationaux, qui rangent l’Inde en Asie du Sud et l’Indonésie en Asie du Sud-Est. Cette incohérence rend la comparaison des données de l’OMS avec d’autres études plus complexe. Une étude publiée dans The Lancet en juin a ainsi révélé une augmentation du nombre absolu de fumeurs de près de 63 % entre 1990 et 2021, malgré une diminution des taux de prévalence dans la plupart des pays de la région. Cette hausse s’explique principalement par la forte croissance démographique, la population de la région étant passée d’environ 440 millions en 1990 à plus de 700 millions aujourd’hui.
Des lois plus strictes, des impôts plus élevés
Malgré ces réserves statistiques, les progrès réalisés sont indéniables. Singapour a été pionnière en interdisant la publicité en faveur du tabac et le tabagisme dans les lieux publics dès les années 1970. En 2018, la Thaïlande est devenue le premier pays d’Asie et le premier pays à revenu faible ou intermédiaire à adopter l’emballage neutre pour les produits du tabac. Nuntavarn Vichit-Vadakan, doyen fondateur de la faculté de santé publique de l’université Thammasat en Thaïlande, souligne l’impact majeur des avertissements sanitaires, des environnements sans fumée et de l’interdiction quasi-totale de la publicité.
Les pays d’Asie du Sud-Est ont également adhéré aux meilleures pratiques recommandées par la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Les gouvernements ont systématiquement augmenté les taxes d’accise pour décourager la consommation. Aux Philippines, par exemple, le prix moyen d’un paquet de 20 cigarettes a connu une hausse de 263 % entre 2009 et 2021, suite à l’introduction de prélèvements supplémentaires.
Le coût économique du tabagisme
Lutter contre le tabagisme s’avère économiquement judicieux pour la plupart des gouvernements. Les maladies liées au tabac représenteraient un coût annuel estimé entre 1 % et 2 % du PIB des économies d’Asie du Sud-Est, en raison de la perte de productivité et des dépenses de santé. Cette préoccupation est d’autant plus grande pour une région qui dépend de taux de croissance élevés pour assurer son développement. En Malaisie, les pertes liées aux soins de santé et à la productivité dues au tabac atteignent environ 1,7 % du PIB, alors que les recettes fiscales sur le tabac n’en représentent qu’environ 0,9 %.
L’Indonésie renonce à une hausse des taxes sur le tabac
L’Indonésie fait figure d’exception marquante. Avec un taux de tabagisme masculin estimé à 72 %, l’un des plus élevés au monde, le pays est le seul en Asie du Sud-Est à ne pas avoir ratifié le cadre de la CCLAT de l’OMS. Les coûts associés au tabagisme y sont évalués à environ 25 milliards de dollars (21,4 milliards d’euros) par an, soit 2,6 % du PIB. L’Indonésie se classe également troisième au monde en termes d’influence de l’industrie du tabac sur la politique gouvernementale, selon l’indice mondial d’ingérence de l’industrie du tabac.
Récemment, le nouveau ministre indonésien des Finances, Purbaya Yudhi Sadewa, a annoncé l’abandon de l’augmentation prévue des taxes d’accise sur le tabac pour l’année prochaine. Il a argué que les hausses annuelles depuis 2014 n’avaient fait que pousser les fumeurs vers le marché illégal. Des critiques ont cependant souligné que cette décision intervenait peu après une rencontre avec l’Association indonésienne des fabricants de cigarettes.
Le dilemme du vapotage
Parallèlement, l’Asie du Sud-Est est confrontée à un nouveau défi : l’essor fulgurant des cigarettes électroniques. Si Brunei, le Cambodge, le Laos, Singapour et la Thaïlande ont interdit le vapotage, le Vietnam a interdit la vente et la possession de ces produits cette année. L’OMS a alerté sur la popularité croissante du vapotage chez les adolescents de 13 à 15 ans, avec environ 7,2 % d’utilisateurs à l’échelle mondiale. Les données spécifiques à l’Asie du Sud-Est sont encore limitées, mais les chercheurs s’inquiètent du « double usage », où les fumeurs se mettent à vapoter tout en continuant à fumer des cigarettes.
Les interdictions visent principalement à dissuader les jeunes de commencer à vapoter, ces derniers étant la cible privilégiée de l’industrie. « L’objectif est d’éviter de créer une nouvelle génération d’utilisateurs de nicotine, tandis que les fumeurs existants continuent de recevoir un soutien grâce à des programmes de sevrage éprouvés », explique Yvette Van Der Eijk. D’autres pays, comme la Malaisie, montrent une réticence à adopter des mesures strictes. Des tentatives d’interdiction des cigarettes électroniques y ont été bloquées, certains politiciens arguant qu’une telle mesure nuirait aux propriétaires de petites entreprises malais-musulmanes. L’industrie du vapotage y est estimée à environ 830 millions de dollars, avec un soutien politique qui joue un rôle dans la résistance à une réglementation plus stricte.