Publié le 2024-05-14 06:49:00. Un nouveau projet de recherche met en lumière les préoccupations croissantes autour de l’endettement des ménages en Uruguay, soulignant les risques pour les populations les plus vulnérables et la nécessité d’une approche collective pour aborder ce sujet sensible.
- Le surendettement inquiète de nombreux foyers uruguayens, particulièrement les plus modestes, qui y voient une préoccupation majeure.
- Plus de 70% des Uruguayens utilisent le crédit, mais la nature de cette utilisation est diverse, allant du simple paiement par carte à des emprunts classiques.
- Les bas salaires sont un facteur aggravant du risque de défaut de paiement, les ménages les plus pauvres s’endettant souvent pour couvrir leurs dépenses courantes.
Lancé sous le nom de endeudamiento.uy, ce projet cherche à alimenter le débat public sur la question du crédit et de la dette en Uruguay. Coordonné par Elisa Failache, économiste et chercheuse à la Faculté des Sciences Économiques (Udelar), il vise à mieux comprendre les perceptions et les réalités de l’endettement dans le pays.
Lors d’un entretien accordé à La Mañana, Elisa Failache a partagé les premières constats issus des enquêtes menées. « L’impression qui ressort est qu’il s’agit d’une préoccupation pour de nombreux foyers, en particulier les plus vulnérables », a-t-elle indiqué. Le projet a également révélé que ce sujet reste tabou pour beaucoup, ce qui rend son abord difficile. La chercheuse insiste sur l’importance de déconstruire cette approche individuelle. « Compte tenu du nombre de personnes confrontées à des problèmes d’endettement, nous devons considérer la question comme une question collective et non seulement comme une question individuelle », plaide-t-elle.
Le chiffre de plus de 70% d’Uruguayens ayant accès au crédit peut prêter à confusion. Elisa Failache précise que ce chiffre englobe des usages très variés. « Si les gens effectuent un achat avec une carte de crédit et qu’à la fin du mois ils paient la totalité de la carte, ils apparaîtront alors comme des personnes ayant un lien avec le marché du crédit », explique-t-elle. Dans ce cas, aucun intérêt n’est généralement payé, même si des frais fixes peuvent s’appliquer. La démocratisation des cartes de crédit explique en grande partie ce taux élevé. Cependant, en termes de poids du crédit à la consommation dans le Produit Intérieur Brut (PIB), l’Uruguay se situe dans une position intermédiaire au niveau international.
L’impact des bas salaires sur l’augmentation des impayés est une préoccupation majeure. Des études pointent du doigt les personnes aux revenus les plus faibles comme étant les plus exposées au risque de non-remboursement. Elisa Failache souligne que la question n’est pas toujours une question de volonté, mais souvent de capacité financière. « Nous savons que de nombreuses personnes s’endettent pour pouvoir payer leurs dépenses courantes et mensuelles, ainsi que le paiement des dettes déjà contractées, et cela est plus fort dans les ménages à faible revenu », constate-t-elle. La dette devient alors un pis-aller pour accéder à un niveau de vie minimum, un cercle vicieux qu’il est urgent de briser.
La publicité pour le crédit, qu’elle soit trompeuse ou non, soulève également des inquiétudes. « Dans de nombreux cas, la publicité peut conduire à l’accès à un crédit de moins bonne qualité », alerte la chercheuse. La publicité trompeuse, qui dissimule les conditions réelles ou les coûts annexes, est encore plus problématique. Les groupes de discussion organisés dans le cadre du projet ont révélé que les Uruguayens sont confrontés quotidiennement à une offre pléthorique de crédits, y compris via des campagnes d’appels non sollicités, ce qui génère une préoccupation palpable.
Les conséquences de l’endettement sur le quotidien des familles sont multiples. Au-delà de l’accès à des biens et services, le surendettement est corrélé à des problèmes de santé mentale, à une pauvreté multidimensionnelle accrue, et potentiellement à un comportement criminel, selon des études menées à l’étranger. En Uruguay, la stigmatisation des « mauvais débiteurs » restreint l’accès à des services essentiels comme les garanties de logement et le crédit formel, poussant certains vers le marché informel et illégal du crédit, où ils sont totalement dépourvus de protection.
Bien que les analystes macroéconomiques et la Banque centrale considèrent que la situation de plus de 600 000 personnes en situation critique n’entraîne pas de risques systémiques pour l’économie globale, ce chiffre doit interpeller la société. « Le fait qu’autant de personnes se trouvent dans cette situation devrait nous interpeller en tant que société », insiste Elisa Failache.
La question de la réglementation du marché du crédit est cruciale. Les marchés financiers du crédit aux ménages présentent des asymétries d’information importantes, où les entreprises disposent d’une grande capacité d’analyse face à des consommateurs moins armés pour décrypter les prix et la qualité des offres. La réponse doit être multidimensionnelle. « Nous devons réfléchir à l’éducation financière des gens, mais je pense avant tout qu’il est important de réfléchir aux politiques qui servent à faire face à la situation que nous décrivons », conclut Elisa Failache. Cela passe par la régulation de la publicité, la transparence des contrats, la négociation des marges et des taux d’intérêt, ainsi que par des politiques garantissant que les revenus des ménages permettent de vivre décemment sans devoir recourir systématiquement au crédit.