Publié le 2025-10-22 05:36:00. Alors que les relations entre la Colombie et les États-Unis traversent une crise diplomatique, un expert remet en question l’efficacité de l’aide antidrogue américaine, soulignant les limites des approches actuelles face à un phénomène complexe et les risques d’une politique punitive.
- L’aide antidrogue américaine, vieille de plus de 50 ans, n’a jamais réussi à éradiquer le trafic de drogues en Colombie, selon Adam Isacson, directeur de programme au Bureau de Washington pour l’Amérique latine (WOLA).
- Les programmes américains se concentrent sur la réduction des cultures et des saisies, une stratégie jugée insuffisante, comparable à « couper l’herbe au lieu de l’arracher par les racines ».
- L’expert met en garde contre les potentiels droits de douane annoncés par Donald Trump, qui pourraient nuire aux exportations légales colombiennes et, paradoxalement, favoriser les narcotrafiquants.
Les programmes d’aide antidrogue des États-Unis en Colombie, en place depuis plus d’un demi-siècle, ont connu des « hauts et des bas », mais « n’ont jamais réussi à résoudre le phénomène », a déclaré Adam Isacson, directeur du programme de supervision de la politique de sécurité et de défense régionale au Bureau de Washington pour l’Amérique latine (WOLA), lors d’un entretien accordé à DW depuis Washington DC. Cette déclaration intervient dans un contexte de tensions bilatérales, notamment marquées par les accusations de Donald Trump à l’encontre du président colombien Gustavo Petro et ses menaces de retrait de l’aide financière.
Selon Adam Isacson, le succès de ces programmes est mesuré en termes quantitatifs : « la quantité de coca cultivée diminue de 30 pour cent en un an et il y a moins de tonnes produites et plus de tonnes saisies ». Cette approche, analyse-t-il, « maintient l’offre de médicaments à un certain niveau et tente d’empêcher son augmentation », mais elle est inefficace à long terme. La Colombie a reçu plus de 14 milliards de dollars au cours de ce siècle pour lutter contre le trafic de drogue, principalement via des programmes destinés à la police et à l’armée. Ce chiffre ne prend pas en compte d’autres aides, comme celle destinée aux migrants vénézuéliens.
Fentanyl en recul aux États-Unis, cocaïne en hausse
Contrairement aux idées reçues, ni la Colombie ni le Venezuela ne produisent de fentanyl destiné au marché américain. Adam Isacson note une baisse significative des saisies de fentanyl provenant du Mexique, d’environ 40% en un an, bien que le problème ne soit pas résolu. Parallèlement, la consommation de cocaïne est en augmentation, comme le rapporte le Wall Street Journal dans un article du 17 septembre 2025 intitulé « L’Amérique aime à nouveau la cocaïne ». L’article souligne un départ record de cocaïne depuis la Colombie.
Cette recrudescence de la cocaïne est particulièrement concentrée dans le sud-ouest de la Colombie, où des dissidents des FARC exercent un contrôle territorial et sur le trafic de drogue. Adam Isacson estime que les mesures proposées par Donald Trump, si elles étaient mises en œuvre, « faciliteraient la vie des trafiquants de drogue ». Les droits de douane envisagés par Trump sur les importations colombiennes ne viseraient pas l’économie illégale, mais plutôt l’exportation légale de produits agricoles. Les entreprises agricoles qui ne pourraient plus concurrencer aux États-Unis risqueraient la faillite, ce qui pourrait pousser les trafiquants à leur proposer de cultiver de la coca.
Adam Isacson précise que les réductions d’aide les plus importantes ont eu lieu entre janvier et mars de cette année, avec 75% de l’aide annulée par Trump initialement destinée à la mise en œuvre de l’accord de paix. Cette aide visait également le soutien aux victimes de violence, la protection des droits de l’homme, le renforcement de la présence sécuritaire, notamment à la frontière vénézuélienne, et l’aide à la population migrante vénézuélienne.
La responsabilité colombienne dans la lutte antidrogue
Face à ce constat, la question de l’implication de la Colombie dans la résolution du problème se pose. « Les États-Unis peuvent apporter leur aide, mais ils ne peuvent y parvenir sans la Colombie », insiste Adam Isacson. Il reconnaît que la Colombie a développé de nombreux programmes antidrogue, notamment dans le cadre du processus de paix, visant à renforcer la présence de l’État dans les zones rurales délaissées. Cependant, ces programmes « ne sont pas mis en œuvre avec suffisamment d’investissement et de durabilité », progressant « très lentement ».
Le problème réside également dans la collusion d’une partie du secteur politique et économique avec le crime organisé. « Mes collègues d’InsightCrime les appellent ‘les invisibles’ : ce sont des gens de bonne réputation qui soutiennent ce business. S’il y a une présence de l’État, mais que l’État collabore avec les trafiquants de drogue, alors cela ne fonctionne pas », explique Adam Isacson. Il souligne que si les présidents Petro, Duque ou Santos ne sont pas des alliés du trafic de drogue, ils côtoient des personnalités politiques et des hauts fonctionnaires militaires, maires et gouverneurs, « dans presque tous les gouvernements », qui sont impliqués dans ces activités et préfèrent le silence par souci d’alliances.
Justice et lutte contre la corruption, clés de voûte
Pour éradiquer la corruption et l’impunité en Colombie, un renforcement du système judiciaire est indispensable. Adam Isacson critique le fait que la justice « n’enquête pas sur eux, ne les pénalise pas correctement, et ne les punit pas non plus assez durement ». Il insiste sur la nécessité de « procureurs, juges et témoins protégés, dotés des spécialistes et de la technologie nécessaires pour mener à bien ces enquêtes », afin de surveiller et analyser les flux financiers et ainsi « désoxygéner le trafic de drogue ».
Concernant les élections de 2026, Adam Isacson estime qu’il est clair que « le gouvernement Trump ne veut pas que le pacte de paix historique de Petro lui fasse prospérer lors des élections et qu’il fera tout pour influencer les décisions des électeurs ». Le président Petro, quant à lui, « essaye de tirer le meilleur parti de ces luttes politiques nationales ». L’impact électoral de ces affrontements dans une Colombie fortement polarisée reste à déterminer.