Publié le 19 octobre 2025. Une analyse récente révèle une surreprésentation significative des suspects étrangers dans les médias allemands, une tendance particulièrement marquée depuis 2015. Cette surreprésentation, qui dépasse largement leur proportion réelle dans la population, influence la perception publique de la criminalité et de la migration.
- Les suspects étrangers sont cités dans les médias près de trois fois plus que leur poids réel dans les statistiques de criminalité.
- Ce déséquilibre s’est accentué à partir de 2015, coïncidant avec un afflux important de réfugiés en Allemagne.
- L’origine des suspects, même lorsqu’elle n’est pas pertinente pour l’acte, est fréquemment mise en avant, créant une association culturelle discriminatoire.
Une étude menée par le professeur de journalisme Thomas Hestermann de l’Université Macromedia de Hambourg, en collaboration avec le service d’information Mediendienst Integration, met en lumière une déformation dans le traitement médiatique de la criminalité en Allemagne. L’analyse, portant sur des données collectées depuis 2007, révèle une tendance alarmante à l’hypermention des suspects d’origine étrangère dans les grands médias allemands. Le professeur Hestermann, ancien journaliste, décrit cette démarche comme un « tableau clinique de la société ».
Les conclusions, publiées le 17 octobre 2025, sont sans appel : le nombre de suspects étrangers mentionnés dans les médias a atteint un niveau record, avoisinant le triple de leur proportion dans la population. Ce chiffre contraste fortement avec la période antérieure à 2015, où l’origine des personnes mises en cause jouait un rôle quasi négligeable dans la couverture médiatique des faits divers et crimes. L’année 2015 a marqué un tournant, avec l’arrivée d’environ un million de personnes en Allemagne, fuyant notamment la guerre en Syrie, mais aussi originaires d’Albanie et du Kosovo. Depuis cette date, Hestermann observe une « distorsion radicale » dans la manière dont la criminalité et la migration sont liées dans l’espace médiatique.
« Les informations ont des conséquences, car la plupart des gens n’apprennent les crimes violents que par les médias et se forgent leur propre opinion sur cette base », explique le chercheur. Il interroge la manière dont se construit la perception du danger : « Dans quelle mesure suis-je vulnérable ? Qui représente la menace ? » L’étude cherche ainsi à comprendre « comment la perception de la violence évolue-t-elle ? Comment la perception des suspects et de leur origine change-t-elle ? »
Pour illustrer cette divergence, Thomas Hestermann cite deux événements distincts survenus en 2025. À Munich, un jeune Afghan a percuté la foule avec son véhicule, causant deux décès. Peu de temps après, à Mannheim, un citoyen allemand a commis un acte similaire, entraînant également deux victimes. La réaction médiatique a été, selon lui, très différente : « Manifestation à Munich, modération à Mannheim », résume-t-il. La chaîne publique ARD a, par exemple, interrompu sa programmation pour une édition spéciale sur l’attentat de Munich, mais pas sur celui de Mannheim. Globalement, les reportages télévisés et les journaux ont consacré deux fois plus d’espace médiatique au crime impliquant le suspect étranger.
Hestermann, fort de ses années d’expérience en tant que reporter, attribue cette tendance à des réflexes journalistiques parfois intuitifs et inconscients. « De nombreuses décisions intuitives deviennent un modèle journalistique qui suit un programme populiste de droite », analyse-t-il.
L’universitaire tient cependant à préciser qu’il ne s’agit pas de pointer du doigt une partialité idéologique spécifique. Il réfute l’idée que certains journalistes auraient une vision idéalisée de la migration. « Parce que les informations sont discriminatoires en général », affirme-t-il, en s’appuyant sur des analyses hebdomadaires des médias entre janvier et avril 2025. Durant cette période, il a examiné 168 reportages télévisés et 330 articles de journaux traitant de crimes violents. Il n’a constaté aucune différence significative dans la manière de rapporter ces faits, que les médias soient de droite ou de gauche.
« Nous avons découvert que deux journaux complètement différents, comme Die Welt (journal à tendance nettement conservatrice) et taz (journal coopératif qui se définit comme un ‘projet de journal de gauche’), n’ont identifié des suspects étrangers au cours de la période d’étude que lorsque l’origine était un facteur pertinent », conclut Hestermann, qui avoue avoir été surpris par cette convergence.
La criminologue et sociologue Gina Wollinger parle d’une « migration » du crime, couplée à une focalisation excessive sur la culture d’origine. « Une catégorie qui, à mon avis, n’est utilisée que lorsque les auteurs ne sont pas allemands. Alors la question se pose : est-ce que cela a quelque chose à voir avec la culture ? » critique la professeure de l’Université des sciences appliquées de la police et de l’administration publique du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie.
Wollinger insiste sur le fait que la criminalité n’est intrinsèquement liée ni à l’histoire migratoire, ni au passeport, ni à la nationalité. « Il s’agit plutôt de certains facteurs de risque qui découlent principalement de la pauvreté, du manque de perspectives et de l’expérience personnelle de la violence », souligne-t-elle. Lorsque ces facteurs sont pris en compte, les différences observées entre personnes avec et sans histoire migratoire s’estompent.
Pour remédier à ce déséquilibre dans la couverture médiatique, Thomas Hestermann souligne l’importance de la diversification au sein des rédactions. « C’est pourquoi il est important que les équipes éditoriales se diversifient, que les jeunes qui ont grandi dans des cultures différentes enrichissent également les rédactions », explique-t-il, évoquant les barrières linguistiques qui peuvent souvent entraver une couverture nuancée de la migration.