Home Économie La souveraineté, c’est (aussi) avoir des cartes de crédit indépendantes des USA

La souveraineté, c’est (aussi) avoir des cartes de crédit indépendantes des USA

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Publié le 17 février 2024 22:46:00. Face à une géopolitique économique de plus en plus prégnante et à la domination américaine sur les systèmes de paiement, l’Europe accélère la construction d’une souveraineté financière, entre monnaie numérique et initiatives industrielles pour connecter les réseaux nationaux.

  • La Banque centrale européenne (BCE) alerte sur la dépendance de l’Europe vis-à-vis des circuits de paiement internationaux, notamment Visa et Mastercard.
  • Le Royaume-Uni travaille à la création d’une alternative nationale à ces mêmes réseaux, par crainte d’une interruption des services.
  • L’Europe avance sur deux fronts : l’euro numérique, une monnaie publique digitale, et l’interopérabilité des systèmes de paiement nationaux existants.

La question de la souveraineté financière est devenue un enjeu majeur pour l’Europe ces derniers mois. Si elle est traditionnellement associée à des secteurs comme la défense ou l’énergie, elle s’étend désormais aux systèmes de paiement, un domaine discret mais crucial qui traite des milliards d’euros chaque jour. Ce changement de contexte s’explique par l’utilisation croissante des outils économiques comme leviers de pression géopolitique, à travers des sanctions financières, des restrictions d’accès aux marchés ou des contrôles des exportations. La guerre en Ukraine a mis en évidence la vulnérabilité du système financier face à de telles pressions.

Parallèlement, les tensions entre les États-Unis et leurs alliés européens, exacerbées par les récentes déclarations de Donald Trump sur l’OTAN et la politique commerciale, ont soulevé une question fondamentale : dans quelle mesure les économies européennes sont-elles exposées lorsqu’elles dépendent de réseaux qu’elles ne contrôlent pas directement ? Cette dépendance se traduit concrètement par une concentration des données, des normes opérationnelles et des commissions entre les mains d’acteurs non européens.

C’est la Banque centrale européenne qui a sonné l’alarme. Le 6 février, Piero Cipollone, membre du Comité exécutif, a déclaré à Nicosie :

« Il existe un domaine dans lequel la souveraineté de l’Europe est déjà sous pression : celui des paiements de détail. »

Piero Cipollone, membre du Comité exécutif de la BCE

Il a précisé que près des deux tiers des transactions par carte dans la zone euro sont effectuées via des entreprises non européennes. Dans treize pays de la zone euro, les paiements en magasin dépendent entièrement de ces circuits internationaux. Cipollone a insisté sur le fait que

« Les opérateurs étrangers dominants contrôlent de plus en plus les données sur les transactions européennes »,

Piero Cipollone, membre du Comité exécutif de la BCE

ce qui leur confère un avantage concurrentiel dans l’offre de services financiers et de paiement, tout en affaiblissant financièrement les prestataires de services européens. Il a également averti que les banques européennes pourraient perdre des commissions, des données et des dépôts au profit des stablecoins.

L’exemple du Royaume-Uni illustre cette prise de conscience. Les principales banques britanniques travaillent à la mise en place d’une alternative nationale à Visa et Mastercard. Environ 95 % des transactions par carte au Royaume-Uni passent actuellement par ces deux réseaux américains. L’objectif est de créer une infrastructure parallèle, utilisable en cas de perturbations opérationnelles ou de crises. Un responsable impliqué dans le projet a souligné le risque :

« Si Mastercard et Visa devaient fermer, cela nous renverrait aux années 1950. »

La Banque d’Angleterre envisage d’offrir « un degré supplémentaire de résilience » grâce à « un réseau de paiement supplémentaire », qui serait activé « dans les rares occasions de perturbation opérationnelle » des infrastructures existantes. Il ne s’agit pas de rompre avec les circuits américains – qui participent également aux discussions – mais de construire un système de secours.

Dans ce contexte, l’euro numérique apparaît comme une réponse structurante de la zone euro. Il est décrit dans les documents officiels comme « la version électronique de la monnaie émise par la Banque centrale européenne », une forme de « monnaie numérique » qui coexisterait avec les billets et les pièces. L’objectif est de garantir la présence de monnaie de banque centrale également dans l’économie en ligne. Des tests sont prévus à partir de 2027, et une éventuelle émission à plus grande échelle pourrait avoir lieu à partir de 2029, sous réserve de l’approbation du cadre réglementaire. Cipollone a souligné que la BCE

« ne peut pas mettre en œuvre une solution sans un cadre juridique solide »

, rappelant le rôle crucial du Parlement européen et du Conseil.

L’euro numérique devrait fonctionner via un portefeuille sur une application ou une carte dédiée, utilisable dans les magasins, pour les échanges entre particuliers et pour les achats en ligne. Un mode hors ligne est également prévu, pour garantir une continuité et un niveau de confidentialité « comparable au cash ». Pour les paiements en ligne, la BCE ne serait pas en mesure d’identifier le payeur et le bénéficiaire, ne voyant que les codes et les montants cryptés, tandis que l’association avec les identités resterait entre les mains des intermédiaires.

Cependant, l’euro numérique n’est pas un système de cartes européen destiné à remplacer Visa ou Mastercard. Il s’agit d’une monnaie publique numérique, et la BCE envisage une infrastructure commune sur laquelle pourraient fonctionner des solutions privées. Son succès dépendra de son adoption, de son intégration technique et de la rapidité du processus législatif. Les banques commerciales ont exprimé des inquiétudes quant à un éventuel transfert des dépôts vers la banque centrale. Pour cette raison, l’euro numérique ne serait pas rémunéré et aurait des limites de détention : un seuil d’environ 3 000 euros est envisagé dans les documents techniques. La question de la vie privée reste également à résoudre : un anonymat total n’est pas envisagé, car les transactions numériques doivent respecter les réglementations anti-blanchiment et anti-fraude.

Parallèlement à cette initiative publique, une démarche industrielle est en cours. Le 2 février 2024, Bancomat SpA, Bizum, SIBS MB WAY, Vipps MobilePay et EPI Company ont signé un protocole visant à rendre interopérables leurs circuits nationaux respectifs. L’objectif est d’atteindre, d’ici 2027, des paiements transfrontaliers fluides entre les bourses privées, le commerce électronique et les points de vente. Ce modèle ne vise pas à créer un circuit européen unique de toutes pièces, mais à connecter les infrastructures existantes via un hub central, en utilisant les normes SEPA et les paiements instantanés de compte à compte. Les plateformes concernées revendiquent servir environ 130 millions d’utilisateurs dans 13 pays.

Cette initiative est motivée par des raisons économiques et stratégiques. Les marges sur les transactions ont été réduites par le plafonnement des frais d’interchange et la concurrence des fintechs et des géants de la technologie, tandis que les coûts de lutte contre la fraude, de cybersécurité et de conformité réglementaire augmentent. Étendre l’utilisabilité transfrontalière des outils nationaux permet de rechercher une échelle sur un marché plus concurrentiel. L’Europe évolue donc sur deux niveaux parallèles : la construction d’une infrastructure monétaire publique numérique et l’intégration industrielle entre les schémas nationaux. Dans les années à venir, il faudra déterminer si ces initiatives seront capables de réduire significativement la dépendance aux circuits internationaux ou si elles resteront complémentaires d’un système qui reste aujourd’hui dominé par les opérateurs mondiaux.

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