Publié le 2025-10-17 02:08:00. L’Union européenne semble adopter une nouvelle stratégie vis-à-vis de la Chine et de Taïwan, caractérisée par un renforcement des liens économiques avec l’île démocratique tout en maintenant une politique officielle de « Chine unique ». Cette évolution survient dans un contexte de tensions accrues entre Bruxelles et Pékin.
- L’UE intensifie ses relations économiques et politiques avec Taïwan, tout en respectant formellement la politique d’une seule Chine envers la République populaire de Chine (RPC).
- Les relations politiques entre l’UE et Pékin se sont dégradées, contrastant avec un encouragement systématique des liens avec Taipei.
- Bruxelles est appelée à jouer un rôle plus actif dans la facilitation d’un dialogue, même non officiel, entre la Chine et Taïwan pour garantir la paix dans la région.
Au cours des dernières années, l’Europe a significativement resserré ses liens économiques et politiques avec Taïwan. Officiellement, l’Union européenne et ses États membres continuent de reconnaître et d’entretenir des relations formelles uniquement avec la République populaire de Chine (RPC), adhérant ainsi à la politique dite de « Chine unique ». Cette position, selon laquelle il n’existerait qu’un seul gouvernement chinois, est reconnue par Bruxelles depuis 1975, une époque où la RPC et la République de Chine (Taïwan) étaient toutes deux sous un régime autoritaire.
Cinquante ans plus tard, la RPC demeure sous la gouvernance du Parti communiste. Bien que les réformes économiques aient transformé le pays, la transition politique espérée par l’Occident ne s’est pas concrétisée. Sous la direction de Xi Jinping, la Chine a renforcé son caractère nationaliste et autoritaire, exerçant un contrôle strict sur son économie et sa société, tout en adoptant une politique étrangère plus affirmée envers ses voisins. À l’opposé, Taïwan s’est érigée en société libre et ouverte, dotée d’une économie de marché avancée. L’île est désormais considérée par de nombreux pays occidentaux comme un modèle de transition réussie d’un régime autoritaire vers une démocratie consolidée.
Les institutions européennes et plusieurs gouvernements nationaux traitent désormais Taïwan comme un État « de facto » indépendant, avec lequel des relations économiques, politiques et de sécurité peuvent être développées, presque à parité avec Pékin. Un exemple marquant de cette nouvelle approche s’est manifesté en septembre 2025 : le ministre taïwanais des Affaires étrangères s’est rendu en République tchèque, en Italie et en Autriche du 11 au 20 septembre, tandis que son homologue chinois effectuait une tournée en Autriche, en Slovénie et en Pologne du 12 au 16 septembre. Ces coïncidences illustrent la manière dont Bruxelles navigue désormais entre les deux entités.
L’Union européenne évolue ainsi vers une stratégie dite des « deux Chines », une approche pragmatique qui rééquilibre ses liens en faveur de Taïwan tout en constatant une détérioration des relations politiques avec la RPC. Ce réalignement se fait sans remettre formellement en cause son adhésion à la politique d’une seule Chine.
Rééquilibrer les liens
Les relations entre l’UE et la RPC traversent une période de tensions, atteignant potentiellement leur niveau le plus bas depuis des décennies. Le dernier sommet UE-Chine, tenu à Pékin le 24 juillet 2025, a été écourté à une seule journée, et le dialogue économique et commercial annuel de haut niveau (TED) a été annulé, reflétant des perceptions divergentes et des frictions commerciales. Quelques semaines avant ce sommet, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que « la Chine soutient de facto l’économie de guerre de la Russie ». Cette affirmation souligne l’impact du partenariat « sans limites » entre la RPC et la Russie, annoncé juste avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022 et réaffirmé en 2025, sur la dégradation des liens politiques entre l’UE et la RPC.
Malgré ces tensions, les échanges économiques entre l’UE et la RPC continuent de prospérer. Ensemble, ils représentent près de 30 % du commerce mondial de biens et services et plus d’un tiers du PIB mondial. En 2024, le commerce total UE-RPC a dépassé les 845 milliards d’euros, soit plus de 2 milliards par jour en biens et services. La RPC se positionne comme le deuxième partenaire commercial de l’UE pour les marchandises, juste derrière les États-Unis, tandis que l’UE est le premier partenaire commercial de la RPC.
En comparaison, le volume des échanges commerciaux entre Bruxelles et Taipei en 2024 s’est élevé à 71,9 milliards d’euros, soit moins d’un dixième du commerce UE-RPC. L’UE est le quatrième partenaire commercial de Taïwan, après la RPC, les États-Unis et le Japon. Le bloc des 27 membres est également le principal investisseur à Taïwan, bien que le stock accumulé soit modeste comparé aux investissements européens en Chine continentale.
Bien que l’économie taïwanaise soit une fraction de celle de la RPC, l’île revêt une importance stratégique majeure pour certains secteurs industriels européens. Plus de 60 % des semi-conducteurs mondiaux et près de 90 % des puces les plus sophistiquées sont fabriqués à Taïwan, ce qui renforce l’intérêt de l’UE pour des liens plus étroits avec l’île.
La longue marche de l’Europe vers Taïwan
La pression en faveur de relations plus étroites entre l’Europe et Taïwan a été traditionnellement portée par le Parlement européen, qui s’est montré le plus critique envers le régime pékinois au cours des dernières décennies. Les députés européens poussent actuellement la Commission européenne à finaliser un Accord bilatéral d’investissement UE-Taïwan (BIA). Cette démarche intervient après la mise de côté de l’Accord global sur l’investissement UE-Chine (CAI), annoncé en 2020, qui n’a jamais obtenu l’approbation du Parlement en raison des sanctions imposées par Pékin à certains députés européens, bien que celles-ci aient été récemment levées.
Lors du dernier Dialogue UE-Taïwan sur le commerce et l’investissement (TID), tenu à Bruxelles en décembre 2024, des progrès significatifs ont été accomplis en vue de la conclusion du BIA. Une fois finalisé, ce dernier a de bonnes chances d’être rapidement ratifié par le Parlement européen. Cependant, il pourrait se heurter au blocage des gouvernements de l’UE, soucieux d’éviter une réaction négative de la Chine. Le sentiment dominant à Bruxelles, particulièrement parmi les députés européens, est que le temps où Taïwan occupait la deuxième place derrière la RPC est révolu.
Bruxelles et Taipei collaborent également sur un accord concernant une chaîne d’approvisionnement résiliente (RSCA) et un lien avec les marchés de capitaux (CML). Ces initiatives visent à élargir les opportunités d’investissement, à accroître la liquidité du marché et à améliorer l’accès aux capitaux pour les entreprises des deux côtés. Il est prévu de relier la Bourse de Taïwan aux principales places boursières européennes, telles que Francfort, Paris, Amsterdam et Milan, offrant ainsi aux investisseurs européens un accès direct aux actions taïwanaises. Cette mesure renforcerait non seulement les liens économiques, mais créerait également une voie structurée pour faciliter les investissements bilatéraux, qui ont considérablement augmenté ces derniers temps.
Les entreprises européennes sont attirées par Taïwan en tant que pôle technologique de pointe. De leur côté, les entreprises taïwanaises sont incitées à s’orienter vers l’Europe dans le but de diversifier leur empreinte mondiale, d’améliorer la résilience de leurs chaînes d’approvisionnement et de tirer parti des opportunités du marché européen ainsi que des initiatives stratégiques telles que la loi européenne sur les puces et le Pacte vert européen (Green Deal).
En 2023, Taiwan Semiconductor Manufacturing (TSMC), la plus grande entreprise de Taïwan, s’est associée à Robert Bosch, Infineon Technologies et NXP Semiconductors pour créer la coentreprise European Semiconductor Manufacturing (ESMC). Soutenue financièrement par l’Allemagne et bénéficiant d’incitations de la Commission européenne, ESMC fournira des services avancés de fabrication de semi-conducteurs aux industries automobile et industrielle.
GlobalWafers, basé à Hsinchu, a reçu une subvention de développement allant jusqu’à 103 millions d’euros de la Commission européenne et du gouvernement italien pour son projet d’usine de puces de 12 pouces dans le nord-ouest de l’Italie, un investissement largement encouragé par la loi européenne sur les puces. ProLogium, fabricant taïwanais de batteries à semi-conducteurs, a quant à lui annoncé un investissement de 5 milliards d’euros en France pour construire une usine de batteries, capitalisant sur le Pacte vert européen.
Selon le gouvernement taïwanais, en 2023 seulement, Taipei a lancé 22 nouveaux projets d’investissement dans l’UE, totalisant près de 5 milliards de dollars américains. Cette politique d’ouverture aux investissements taïwanais contraste fortement avec l’accueil réservé aux investisseurs chinois, qui font l’objet d’un examen accru à leur entrée dans l’UE et rencontrent des obstacles croissants dans certains secteurs stratégiques.
L’approfondissement des liens entre l’UE et Taïwan dans les domaines des investissements, des chaînes d’approvisionnement, des technologies critiques, des semi-conducteurs et de la finance signifie que les enjeux d’une relation pacifique entre Pékin et Taipei n’ont jamais été aussi élevés pour l’Europe.
Préparer l’avenir
Bruxelles devrait sérieusement réfléchir aux mesures à prendre en cas d’attaque contre Taïwan. Le maintien du statu quo actuel serait la meilleure option pour Taïwan, les États-Unis, l’UE et le monde entier. Cependant, cette situation pourrait devenir intenable face à la détermination de la RPC et d’une partie de sa population à considérer Taïwan comme devant retourner à la « patrie », une éventualité pour laquelle l’armée chinoise se prépare.
L’ancien président des chefs d’état-major interarmées, Mark Milley, a évoqué 2027 comme une date potentielle à laquelle la Chine pourrait être militairement prête à envahir Taïwan. Lors du dernier dialogue de Shangri-La à Singapour, le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, a tenu des propos similaires, tandis que le président Xi Jinping a instruit les dirigeants militaires chinois d’être prêts d’ici cette année-là et a récemment mis en garde contre toute déclaration d’indépendance de Taïwan.
Il est indéniable que l’UE n’est pas un acteur de sécurité en Asie de l’Est, et sa contribution militaire à une éventuelle coalition dirigée par les États-Unis contre la RPC serait minime en cas d’attaque sur l’île. L’Europe pourrait cependant utiliser son poids économique pour faire pression sur Pékin, bien que l’unanimité au sein du bloc soit difficile à obtenir, les 27 États membres ayant des approches divergentes envers Pékin. La véritable valeur ajoutée de l’UE réside dans ses capacités de « soft power ».
L’UE devrait tirer parti de sa stratégie des « deux Chines » pour encourager Pékin et Taipei à engager un dialogue. À l’égard de la RPC, Bruxelles devrait signifier que l’UE valorise la coopération avec la Chine sur les affaires en Asie de l’Est et à l’échelle mondiale, en conditionnant l’amélioration des relations politiques à l’acceptation par les dirigeants pékinois de discuter, au moins officieusement et à huis clos, de l’avenir des relations entre les deux rives. Vis-à-vis de Taïwan, Bruxelles devrait réaffirmer son soutien indéfectible à la démocratie taïwanaise et utiliser ses bonnes relations pour encourager le parti au pouvoir, le Parti démocrate progressiste (DPP), à réévaluer son approche intransigeante envers la RPC, qui semble également rencontrer une lassitude croissante parmi les électeurs taïwanais.
Compte tenu de l’étendue et de la profondeur des liens entre l’UE et Taïwan, ainsi que de l’importance stratégique et économique de la relation UE-RPC, il est temps pour Bruxelles de faire preuve d’audace et de renforcer son engagement dans la dynamique entre les deux rives. Toute tentative diplomatique aujourd’hui pourrait réduire le risque de conflit demain.