La Suède, pays se voulant libéral, voit son débat public sclérosé par une série de tabous, allant de la politique des stupéfiants à celle du logement. Alors que le pays compte huit partis représentés au Parlement, la richesse de ce paysage politique peine à se traduire par un véritable choix pour les électeurs, regrette James Savage.
En Allemagne, depuis 2024, la vente de cannabis à usage récréatif est autorisée, à l’instar de près de la moitié des États américains. Ces décisions ont été précédées par des débats approfondis sur les méfaits et les bienfaits potentiels de la consommation de cannabis, ainsi que sur le rôle de l’interdiction dans le développement du trafic criminel.
La Suède, en revanche, maintient l’une des législations les plus répressives de l’Union Européenne en matière de stupéfiants. Paradoxalement, cette politique n’empêche pas la consommation ni le trafic de drogues, qui prospèrent. Le pays affiche même l’un des taux de mortalité par overdose les plus élevés de l’UE. L’association directe entre le trafic de stupéfiants et la violence des gangs a durement touché la Suède, influençant profondément son paysage politique.
Pourtant, le débat de fond sur ces questions semble étouffé. Il est frappant qu’aucun des huit partis siégeant au Riksdag ne plaide aujourd’hui pour une libéralisation significative, malgré des recherches suggérant l’inefficacité des approches répressives. Même le Parti Vert, avec son imagerie folk et ses militants arborant des dreadlocks, qui pourrait laisser penser à une orientation pro-cannabis, s’oppose à toute décriminalisation.
Ce constat n’est pas anodin. L’émission politique « Politikbyrån » de la chaîne SVT a d’ailleurs qualifié la libéralisation de la politique en matière de drogues de « dernier tabou » de la scène politique suédoise la semaine dernière. Cependant, cette question n’est pas la seule à être frappée d’ostracisme. Le « couloir d’opinion » suédois, c’est-à-dire l’éventail des idées politiques jugées acceptables (un concept proche de la fenêtre d’Overton en sciences politiques), est notoirement étroit, particulièrement sur les sujets d’ordre moral.
Un exemple flagrant concerne la législation visant à interdire aux créateurs de contenus sur OnlyFans de proposer des vidéos pornographiques payantes à la demande. Tous les partis représentés semblent s’accorder sur ce point, les oppositions ne portant que sur le fait que la loi n’irait pas assez loin. Bien qu’il existe indéniablement des aspects problématiques liés à cette plateforme, ne devrait-il pas exister un espace politique pour défendre le point de vue libéral selon lequel les adultes consentants devraient être libres de disposer de leur corps et de leur argent comme bon leur semble ?
Dans un registre similaire, aucun parti n’est prêt à promouvoir activement la vente de vin en supermarché, pratique courante dans la majorité des pays européens. Les Modérés ont même démontré la prégnance du tabou entourant la libéralisation de l’alcool en faisant adopter une réforme d’une modestie déconcertante : celle-ci permet aux producteurs suédois de vendre de très petites quantités de leurs propres produits, mais uniquement sur site, après une visite guidée, une conférence et un avertissement sanitaire.
Il existe toutefois un domaine où le consensus règne en faveur de la consommation, malgré les risques : le snus. Bien que potentiellement addictif, susceptible d’augmenter le risque de certains cancers, d’hypertension artérielle et de perte de dents, et interdit dans le reste de l’Europe, il serait difficile de trouver un homme politique suédois prêt à en demander l’interdiction.
Le consensus ne se limite pas aux peccadilles. En matière de politique du logement, il est jugé hors de propos de suggérer l’abandon du contrôle des loyers ou des allégements fiscaux sur les intérêts hypothécaires, alors même que les experts s’y opposent largement.
Quant à la politique migratoire, il y a dix ans, il était tabou de proposer un renforcement des lois sur l’asile. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : en tendant l’oreille, on pourrait entendre deux ou trois petits partis défendre le droit d’asile, mais leur approche donne l’impression qu’ils préféreraient que l’on ne les remarque pas.
C’est regrettable. L’un des avantages d’avoir huit partis représentés au Parlement devrait être d’offrir aux électeurs un éventail d’opinions et de remettre en question les idées reçues. Or, dans l’état actuel des choses, les citoyens sont lésés dans leur droit à un débat démocratique véritable.