La Suisse, plaque tournante du négoce mondial de matières premières agricoles, se retrouve au cœur d’une bataille mondiale pour l’accès à la terre et à l’eau, alimentée par le changement climatique. Une analyse de Silvie Lang, experte chez Public Eye, révèle les rouages complexes de cette lutte et le rôle déterminant de la Confédération.
Le documentaire « The Grab » met en lumière la course effrénée des puissants pour sécuriser l’eau et la nourriture à l’échelle planétaire. Dans ce contexte, la Suisse, loin d’être un simple spectateur, joue un rôle central dans cette compétition de distribution discrète, comme l’explique Silvie Lang, co-responsable du département Recherche & Plaidoyer de l’ONG Public Eye.
Forte d’une expérience de plus de huit ans dans la recherche sur les marchés des matières premières agricoles, Silvie Lang pointe du doigt une réalité préoccupante : l’accès aux terres fertiles et à l’eau se complexifie à l’échelle mondiale, exacerbé par la crise climatique. « Nous constatons cette tendance de manière nette. L’accès aux terres devient de plus en plus restreint. Souvent, les titres fonciers ou les droits d’usage ne sont pas clairement définis ou reposent sur le droit coutumier, non reconnu par les États », explique-t-elle.
Elle ajoute que le film touche une corde sensible de notre époque et que ce phénomène est palpable en Suisse : « La Suisse est une pièce maîtresse de ce jeu de pouvoir où l’accès à la nourriture est âprement disputé. » La Confédération helvétique n’est pas une actrice mineure ; elle est en effet le premier centre de négoce mondial pour les matières premières agricoles. Plus de 50 % des céréales, 40 % du sucre, et un café et un cacao sur trois échangés dans le monde transitent par des négociants suisses.
Ces dernières années, les sociétés de négoce ne se contentent plus de leur rôle traditionnel. Elles étendent leur influence à d’autres maillons de la chaîne de valeur, s’immisçant dans la culture, la transformation ou encore la logistique. « Elles le font pour des raisons de rentabilité accrue », détaille Silvie Lang. Si le négoce pur exige de gros volumes pour générer des profits, l’intégration dans la production, particulièrement pour les « cultures flexibles » comme la canne à sucre, le maïs ou l’huile de palme, se révèle plus lucrative. Ces cultures permettent aux entreprises de moduler leur production en fonction de la demande et des prix du marché. En revanche, les matières premières à forte intensité de main-d’œuvre, comme le café, sont moins profitables. De plus, « plus les entreprises sont présentes en amont de la chaîne, plus elles maîtrisent la qualité et la quantité des produits », précise l’experte.
En Allemagne, comme ailleurs, les informations sur les entreprises impliquées dans ce secteur sont souvent lacunaires. « Cargill, par exemple, le plus grand négociant agricole mondial, est une entreprise familiale appartenant à une famille milliardaire, ce qui lui permet une opacité notable. En Suisse aussi, les données fondamentales, telles que les chiffres d’affaires générés ou les flux de marchandises, manquent souvent pour les matières premières négociées », constate Silvie Lang. Cependant, le négoce prospère dans le pays grâce à son statut de centre financier majeur. Si les banques suisses jouent un rôle moins prépondérant en tant que prêteurs directs, elles sont essentielles pour les négociants dans le financement des transactions commerciales individuelles.
Quant à l’implication de fonds souverains étrangers, elle est limitée en Suisse, jugée trop petite à cette fin. Néanmoins, le documentaire « The Grab » révèle que certains pays accroissent leurs investissements dans les sociétés de négoce agricole. C’est le cas du fonds d’investissement des Émirats arabes unis, ADQ, qui détient 45 % de Louis Dreyfus Company, l’un des plus grands négociants agricoles, dont le siège opérationnel est basé à Genève.
Face à ces enjeux, que peut faire la Suisse ? « Au niveau international, il existe des normes comme les directives des Nations Unies relatives aux entreprises et aux droits de l’homme. La Suisse devrait s’efforcer bien davantage de s’y conformer en obligeant ses entreprises à rendre compte de leurs activités à l’étranger », insiste Silvie Lang. Il s’agirait, par exemple, de les contraindre à évaluer les risques de violations des droits humains et les atteintes environnementales. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la nouvelle initiative pour la responsabilité des entreprises. Elle plaide également pour la mise en place urgente d’une autorité de supervision garantissant qu’aucune matière première cultivée illégalement ne parvienne dans les chaînes d’approvisionnement des entreprises suisses.
La réglementation actuelle, introduite en 2022 pour le devoir de diligence des entreprises, reste insuffisante. Basée sur une contre-projet à la première initiative pour la responsabilité des entreprises, elle se limite au travail des enfants et aux minerais de conflit, excluant d’autres violations graves comme le travail forcé ou la saisie des terres. « Ce n’est pas compréhensible pour nous », s’insurge Silvie Lang. De surcroît, les entreprises ne sont tenues d’examiner la situation que s’il existe un soupçon raisonnable d’exploitation d’enfants, un seuil jugé trop bas.
« Comment ce soupçon est-il déterminé ? Parfois, c’est évident car le risque est connu. Cependant, nous voulons que les entreprises mènent des investigations approfondies. Elles doivent évaluer s’il existe un risque et si elles prennent les mesures suffisantes pour prévenir les violations des droits humains et les infractions environnementales », souligne l’experte. La nouvelle initiative a été lancée car les procédures du gouvernement fédéral sont jugées trop laxistes et insuffisamment coordonnées au niveau international.
En ce qui concerne l’intérêt étranger pour les ressources agricoles suisses, il est relativement faible, surtout comparé à des pays comme le Brésil ou la Côte d’Ivoire, dont le modèle de développement est fortement axé sur l’exportation et qui sont plus dépendants de ces ressources. Cependant, la lutte pour les ressources ne se limite pas aux pays du Sud ; elle existe aussi en Europe. La Suisse elle-même cherche à garantir son approvisionnement, comme en témoigne l’exploitation des sources d’eau par Nestlé. Le principal levier de la Suisse dans cette lutte mondiale réside indéniablement dans les groupes agricoles basés sur son territoire, qui dominent ce secteur.