Le crédit privé, longtemps présenté comme une valeur refuge stable et peu volatile, pourrait être confronté à une période de tensions accrues. L’accumulation de dettes, combinée aux perturbations induites par l’intelligence artificielle, crée un environnement où les risques, longtemps masqués, pourraient se révéler de manière brutale.
L’attrait du crédit privé résidait dans sa promesse de rendements constants, à l’abri des fluctuations des marchés publics. Cependant, cette apparente stabilité ne signifiait pas l’absence de risque, mais plutôt une invisibilité des prix et une concentration des vulnérabilités.
Un facteur clé de préoccupation est l’effet de levier élevé qui caractérise de nombreuses opérations de crédit privé. De nombreuses entreprises présentent un ratio dette/EBITDA (bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement) compris entre 7,5 et 8. Cela signifie qu’il faudrait entre sept et huit années de bénéfices actuels pour rembourser l’intégralité de la dette, en supposant que les conditions restent favorables. Une baisse de 25 % des bénéfices, par exemple en raison de la compression des marges due à l’IA, pourrait instantanément transformer cet effet de levier en un ratio de 10, voire plus.
Cette situation pourrait entraîner une diminution de la couverture des intérêts, des difficultés de refinancement et une nervosité croissante des créanciers, conduisant inévitablement à une augmentation des défauts de paiement. L’effet de levier élevé est comparable à de la glace mince : il supporte un poids important jusqu’à ce qu’il cède soudainement.
Le risque actuel est structurel et ne relève pas d’un cycle économique traditionnel. L’intelligence artificielle, contrairement aux cycles conjoncturels, est une force perturbatrice qui modifie en profondeur les structures de coûts et les paysages concurrentiels, en particulier dans les secteurs clés financés par le crédit privé, tels que les services, la technologie et la santé.
La concentration sectorielle amplifie ce risque. L’histoire montre qu’un seul secteur peut déclencher une vague de défauts. En 2001, ce fut le secteur des télécommunications, et en 2016, celui de l’énergie. Si les modèles logiciels sont remis en question, l’impact ne sera pas réparti uniformément, mais se concentrera sur les entreprises les plus vulnérables.
À l’heure actuelle, les taux de défaut se situent entre 3 et 5 %, un niveau gérable. Cependant, une augmentation vers 10 à 15 % pourrait transformer ces pertes en événements de capital significatifs, mettant à l’épreuve la capacité d’absorption du système financier.
Le crédit privé n’opère pas en vase clos. Les emprunteurs ont souvent recours à la fois aux prêteurs privés et aux marchés de prêts syndiqués, et les mêmes sponsors recyclent les mêmes entreprises à travers différentes structures. De plus, les principaux prêteurs directs détiennent également des positions dans les prêts à effet de levier et les obligations à haut rendement, ce qui signifie que les tensions sur le crédit privé pourraient se propager aux marchés publics, entraînant une augmentation des spreads et une diminution de la liquidité.
Les banques et les assureurs sont également exposés aux institutions financières non bancaires, leur accordant des prêts et des engagements non tirés. Dans des conditions favorables, cela représente une diversification, mais en cas de stress, cela crée une corrélation et un risque systémique.
Certains signaux avant-coureurs confirment ces inquiétudes. L’intérêt pour les prêts PIK (Payment-In-Kind), où les intérêts ne sont pas payés en espèces mais ajoutés au solde du prêt, est en hausse. Cette pratique permet de gagner du temps, mais ne résout pas le problème de fond et augmente encore l’endettement. La couverture des intérêts dans de nombreuses transactions du marché intermédiaire se situe entre 1,7 et 1,8 fois, laissant peu de marge de manœuvre en cas de baisse des bénéfices.
Enfin, l’opacité du marché du crédit privé constitue un multiplicateur de risque. Contrairement aux obligations publiques, qui se négocient quotidiennement, les prêts privés sont évalués périodiquement, souvent à l’aide de modèles internes. Cette absence de transparence signifie que la détérioration peut se développer discrètement, et lorsque les valorisations finissent par s’ajuster, cela se fait rarement de manière progressive, mais plutôt de manière soudaine.
L’environnement actuel, caractérisé par des taux d’intérêt plus élevés et des bouleversements technologiques, est fondamentalement différent de celui dans lequel le crédit privé s’est développé. Lorsque l’effet de levier est élevé et que les bénéfices sont vulnérables, même de petits changements peuvent avoir des conséquences disproportionnées. La surface peut sembler calme, mais la pression monte sous l’eau.