Publié le 2025-10-10 23:09:00. Deux événements diplomatiques majeurs, un accord de paix au Proche-Orient orchestré par Donald Trump et l’attribution du Prix Nobel de la paix à l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, ont jeté une ombre sur les ambitions internationales du président colombien Gustavo Petro, le plaçant dans une position délicate tant vis-à-vis des États-Unis que de la crise vénézuélienne.
- L’accord de paix à Gaza et la distinction de María Corina Machado éclipsent la posture diplomatique de Gustavo Petro sur la scène mondiale.
- La politique vénézuélienne de la Colombie est fragilisée par le Prix Nobel attribué à Machado, accentuant la divergence avec les États-Unis.
- L’activisme du président Petro sur la question palestinienne a été largement supplanté par l’accord négocié par Donald Trump.
La même semaine, le monde observait avec attention deux développements diplomatiques d’ampleur. D’un côté, le président américain Donald Trump annonçait la conclusion d’un accord de paix visant à mettre un terme au conflit à Gaza. De l’autre, le comité norvégien décernait le Prix Nobel de la paix à l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, saluant ainsi son rôle dans la transition démocratique au Venezuela face à ce qu’il qualifie de « dictature » dirigée par Nicolas Maduro.
Ces deux événements, qui se sont produits quasi simultanément, sapent les efforts du gouvernement colombien, présidé par Gustavo Petro, pour imposer sa vision et son influence sur la scène internationale. « Si vous achetez un cirque, vous ferez pousser des nains », commente Víctor Mijares, politologue international à l’Université de Los Andes, soulignant la fragilité de la position diplomatique du président Petro. « La position internationale de Petro est très compromise », ajoute-t-il.
Le Prix Nobel attribué à María Corina Machado et l’accord sur Gaza vont directement à l’encontre des positions souvent tranchées du président colombien. Ces faits tendent à minimiser l’influence qu’il aspire à exercer en tant que leader mondial. Particulièrement vis-à-vis du Venezuela, où la pression militaire américaine contre le régime de Maduro s’intensifie, le rôle potentiel de la Colombie dans une éventuelle transition démocratique se trouve réduit. Cette situation survient alors que des analystes et médias américains mettent en garde contre une escalade imminente.
Le Prix Nobel désoriente encore davantage la position de Petro au Venezuela
La nouvelle de l’attribution du Prix Nobel à María Corina Machado a surpris Gustavo Petro lors d’un de ses nombreux déplacements internationaux, cette fois à Bruxelles. Le président colombien est, en effet, celui qui a le plus voyagé dans l’histoire récente du pays, passant une part significative de son mandat hors de Colombie.
Sa réaction initiale à cette distinction pour l’opposante vénézuélienne s’est avérée hésitante. Après avoir félicité Machado et un autre lauréat du Prix Nobel, décédé depuis, dans un tweet qui a suscité la controverse, le président a montré une difficulté à apporter un soutien inconditionnel. Cette gêne reflète la complexité de sa politique étrangère à l’égard du Venezuela.
Depuis les élections de 2024, considérées par l’opposition comme frauduleuses et lors desquelles le chavisme aurait « volé » la victoire aux forces dirigées par Machado et Edmundo González, la Colombie a adopté une position ambigüe. Cette posture lui a valu des critiques, l’accusant de complicité avec le régime.
Bien que la Colombie n’ait pas explicitement reconnu la victoire de Maduro, elle n’a pas non plus fermement dénoncé la fraude électorale. Gustavo Petro a avancé que le scrutin n’était pas valide, invoquant les sanctions américaines et la répression politique chaviste. Malgré la brutalité du régime, qui a conduit à l’emprisonnement de centaines de personnes, dont 38 ressortissants colombiens, le président Petro a qualifié la situation de « problème politique » devant être résolu « entre Vénézuéliens eux-mêmes, par le dialogue et avec davantage de démocratie ».
« Petro continue d’insister sur le fait qu’il existe deux forces équivalentes en lutte, mais ce Nobel marque une différence très claire : il reconnaît un gouvernement répressif au contrôle dictatorial et salue María Corina comme la représentante des forces sociales qui œuvrent au rétablissement de la démocratie », analyse Víctor Mijares.
Le rôle de la Colombie au Venezuela est ainsi passé de central à marginal. Sous l’administration Biden, le pays avait joué un rôle d’« acteur dans les dialogues » entre l’opposition et le chavisme, s’inscrivant dans un bloc régional face à la crise. Petro et le alors ministre des Affaires étrangères, Luis Gilberto Murillo, avaient refusé de reconnaître la victoire du chavisme, tout en collaborant avec le Brésil et le Mexique pour promouvoir une transition, dans l’espoir de conserver une place prépondérante dans ces négociations, malgré les coûts politiques internes.
Cependant, ce bloc régional s’est progressivement dilué. Alors que Nicolas Maduro consolidait son emprise sur le pouvoir, le gouvernement Petro a multiplié les gestes qui risquent de le marginaliser d’un rôle pertinent dans une future transition démocratique. La Colombie a signé un accord pour créer une zone binationale, des responsables gouvernementaux ont rencontré Nicolas Maduro, et l’actuelle ministre des Affaires étrangères, Rosa Villavicencio, affirme que le Venezuela dispose encore d’« outils démocratiques ». Malgré ces rapprochements, la Colombie n’a pas réussi à obtenir la libération des prisonniers colombiens détenus arbitrairement sans procédure judiciaire et dans le cadre de violations des droits humains.
L’attribution du Prix Nobel à María Corina Machado intervient également dans un contexte de tensions militaires accrues dans la région. Selon le think tank Csis (Center for Strategic and International Studies) basé à Washington, 10 % de la capacité navale américaine est actuellement déployée dans les Caraïbes. « La prochaine phase des opérations pourrait avoir lieu dans les eaux territoriales du Venezuela, voire sur terre », indique un récent rapport, soulignant le renforcement des forces américaines.
Parallèlement, le New York Times rapporte que le gouvernement Trump élabore une stratégie juridique pour intervenir au Venezuela sous prétexte de lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue, qualifiant Maduro et son régime de membres du cartel Los Soles. Face à la pression militaire, le chavisme aurait proposé de céder ses réserves pétrolières à des sociétés américaines et de réduire ses liens avec la Russie et l’Iran. L’administration Trump aurait toutefois rejeté cette offre, selon le quotidien.
L’imminence d’une escalade a été évoquée par María Corina Machado, qui, tout en restant prudente et sans appeler ouvertement à une intervention militaire, a inclus Donald Trump et la pression américaine dans ses remerciements pour le Nobel : « Aujourd’hui plus que jamais, nous comptons sur le président Trump ». Selon Víctor Mijares, cette allusion, alors que le Prix Nobel était potentiellement destiné au président américain, vise à sceller une « alliance » claire entre elle et le président américain.
La position de Gustavo Petro face à une potentielle escalade militaire est, en revanche, très critique. Il a suggéré que la Colombie pourrait soutenir militairement le régime vénézuélien et a accusé Donald Trump de violer le droit international en attaquant des navires présumés transporteurs de cocaïne, ayant entraîné la mort de plus de 20 membres d’équipage. Surtout, il a dénoncé un « état de guerre », appelant à une union latino-américaine qui, toutefois, n’est pas parvenue à défendre Nicolas Maduro d’une action militaire.
L’accord de Trump sur Gaza submerge l’activisme de Petro
Avant même que le plan en 20 points de Donald Trump, visant la libération des otages israéliens par le Hamas et le retrait des troupes israéliennes de Gaza, ne se concrétise, le ministère des Affaires étrangères colombien avait qualifié cette initiative de plan « colonialiste » émanant d’un « establishment occidental sans légitimité », comme l’avait exprimé le vice-chancelier Mauricio Jaramillo à La Silla Vacía.
Face aux atrocités commises en Palestine, le président Petro avait mis de côté la diplomatie traditionnelle pour se lancer dans un activisme affirmé. Il avait proposé à l’ONU la création d’une armée pour libérer la Palestine et, depuis les rues de New York, il avait appelé les troupes américaines à désobéir à Donald Trump. Cette attitude lui avait coûté son visa américain, un acte de solidarité qui avait conduit la ministre des Affaires étrangères, Rosa Villavicencio, à renoncer au sien.
Du côté du gouvernement colombien, cette démarche avait été présentée comme une démonstration de leadership mondial de la part du président Gustavo Petro. Le hashtag « #PetroLiderMundial » avait été massivement relayé par plus de 70 comptes officiels du gouvernement pour souligner le rôle du président lors de son déplacement à New York, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU.
Cependant, en l’espace de quelques jours, Donald Trump s’est imposé comme le médiateur principal pour la paix au Moyen-Orient. L’appel de Petro à former une armée n’a reçu le soutien d’aucun pays. Les manifestations en Colombie, organisées à l’initiative du président, se sont avérées de faible ampleur et, dans certains cas, ont été marquées par des violences. Son discours virulent à l’encontre du monde des affaires, perçu comme favorable à Israël, a suscité des inquiétudes quant à une possible relance de la mobilisation pour une grève nationale, sans pour autant susciter un réel enthousiasme dans la rue.
« Cela a mal tourné », confie Jorge Rojas, ancien vice-chancelier de Petro, à propos de l’appel à la formation d’une armée. Il attribue cette initiative à « l’influence néfaste de Victor de Currea sur le président », son conseiller pour le Moyen-Orient. Bien qu’il considère les mobilisations de rue comme des preuves de « dignité », Rojas critique la position de la chancelière qui a renoncé à son visa.
Au-delà des développements potentiels au Venezuela, Jorge Rojas estime que la détérioration des relations avec les États-Unis représente le front diplomatique le plus périlleux. Suite à une « décertification conditionnelle » et au retrait du visa, il anticipe un possible « blocage » de la Colombie au Conseil de sécurité de l’ONU.
« Le prochain coup sera la décertification aux Nations unies », avertit Rojas. Il envisage la possibilité que le Conseil de sécurité, où les États-Unis disposent d’un droit de veto, s’oppose au renouvellement de la mission de vérification de l’accord de paix. Il souligne que ce scénario contraindrait le pays à faire face à cette situation avec une ministre des Affaires étrangères sans visa et un ambassadeur à Washington travaillant dans l’isolement.
Dans ce contexte, le président Petro se retrouve dans une position internationale affaiblie.