Publié le 18 octobre 2025. Malgré les appels à la rigueur budgétaire du gouvernement argentin, une délégation officielle s’est envolée pour une île des Caraïbes afin de participer à un événement agricole. La justification officielle met en avant des gains commerciaux et diplomatiques, notamment en lien avec la question des Malouines, mais des voix internes au ministère des Affaires étrangères remettent en question la pertinence et le coût de ce déplacement.
- Le vice-chancelier Fernando Brun a dirigé une délégation de quatre responsables vers Saint-Kitts-et-Nevis pour la « Semaine de l’agriculture caribéenne ».
- Le ministère des Affaires étrangères justifie ce voyage par la nécessité de renforcer les liens diplomatiques et d’obtenir le soutien des pays caribéens lors des votes aux Nations Unies concernant les îles Malouines.
- Des critiques internes soulignent le coût élevé du voyage, le caractère de « troisième ordre » de l’événement et le fait que la destination, Saint-Kitts-et-Nevis, est un paradis fiscal avec lequel l’Argentine a des échanges commerciaux quasi nuls.
Le vice-chancelier argentin, Fernando Brun, accompagné de quatre autres hauts fonctionnaires, a séjourné du 29 septembre au 3 octobre à Saint-Kitts-et-Nevis, la plus petite nation du continent américain, pour participer à la « Semaine de l’agriculture caribéenne » (CWA). Cet événement, qui vise à renforcer le secteur agricole des Caraïbes, attire généralement des représentants régionaux, des organisations internationales et des acteurs de la société civile. L’édition 2025 a vu la participation de la délégation argentine, comprenant le directeur national de la coopération internationale, Mateo Extreme, l’ambassadeur en Barbade et Dominique, Ciro Ciliberto, le directeur de l’intégration économique d’Amérique latine et des Caraïbes, Marcos Stancanelli, et le sous-secrétaire à l’Agriculture, Manuel Chiappe.
L’exécutif argentin avance que ce déplacement était « précieux d’un point de vue commercial et diplomatique ». Selon un responsable du ministère des Affaires étrangères, l’obtention des voix des homologues caribéens aux Nations Unies, dans le cadre du différend sur les îles Malouines, était un objectif clé. Il a ajouté que la délégation a mené une « douzaine de rencontres bilatérales » avec des représentants de pays tels que les Bahamas, Antigua-et-Barbuda, la Barbade, la Guyane et la Jamaïque, dont certains siègent au Comité de décolonisation de l’ONU. Ces rencontres auraient permis de discuter de divers domaines visant à « renforcer les liens humains et bâtir la confiance mutuelle ».
Cependant, cette mission diplomatique n’est pas exempte de critiques. Des sources au sein du Palais San Martín, le siège du ministère des Affaires étrangères, estiment que cette « aventure diplomatique » aurait pu être évitée. Le rapport confidentiel du ministère, consulté par LA NACION, mentionne que le but du voyage était de « renforcer les liens politiques avec les États des Caraïbes ». Pourtant, le fait que des pays majeurs du continent comme le Brésil, le Mexique ou la Colombie n’aient pas été représentés par des officiels de ce rang soulève des questions. « Nous aurions pu envoyer l’ambassadeur de la Barbade et un responsable de l’Agriculture », a déploré un fonctionnaire.
La controverse porte également sur les coûts engendrés par ce voyage. Alors que le gouvernement prône des restrictions budgétaires, il est rapporté que la délégation a séjourné au « St. Kitts Marriott Beach Resort », où une suite peut coûter jusqu’à 600 dollars la nuit. Un proche du ministre des Affaires étrangères a confirmé que seul Fernando Brun a voyagé en classe affaires, pour un coût d’environ 10 000 dollars, en raison de son « rang de secrétaire d’État ». Chaque fonctionnaire aurait reçu plus de 350 dollars de frais de déplacement par jour. Officiellement, il a été déclaré que les frais d’hébergement devaient être couverts par ces indemnités journalières.
Des interrogations subsistent quant à la pertinence de la destination elle-même. Saint-Kitts-et-Nevis est considéré comme un paradis fiscal, et l’Argentine n’y dispose d’aucune représentation diplomatique. Les échanges commerciaux entre les deux pays sont négligeables, s’élevant à seulement 60 800 dollars en 2019. L’absence de représentants d’autres nations importantes sur le continent et le statut fiscal de l’île sèment le doute sur la véritable portée stratégique de cette délégation. De plus, il est souligné qu’il n’y a « pas de précédent » pour une délégation argentine aussi nombreuse lors des éditions précédentes de la Semaine de l’agriculture caribéenne.
Fernando Brun a pris ses fonctions en juillet de cette année en tant que secrétaire aux relations commerciales internationales, occupant de fait le poste de vice-chancelier, vacant depuis la démission d’Eduardo Bustamante. Son parcours politique inclut un veto kirchnériste en 2022 alors qu’il était pressenti pour devenir ambassadeur, en raison de ses liens étroits avec Gustavo Béliz. Il avait finalement été nommé ambassadeur en Allemagne avec le soutien de Luis María Kreckler.
Cette polémique survient dans un contexte de remaniements potentiels au sein du ministère des Affaires étrangères, qui connaît des tensions internes et des rumeurs de changements. L’arrivée de nouveaux acteurs politiques pourrait encore complexifier la situation, le ministère ayant toujours été une position stratégique pour des figures comme Mauricio Macri.