Publié le 8 février 2026 06:39:00. Dans un discours prononcé en janvier dernier, le pape Léon XIV a mis en garde contre un affaiblissement du langage, paradoxalement justifié au nom de la liberté d’expression. Le père Gaetano Piccolo, philosophe jésuite, analyse cette mise en garde à la lumière de l’œuvre de George Orwell et des réflexions de saint Augustin.
L’affaiblissement de la parole, souvent revendiqué au nom de la liberté d’expression, est en réalité son contraire : la liberté s’enracine dans la précision du langage et l’ancrage des termes dans la vérité. C’est ce constat que le pape Léon XIV a formulé devant le corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège, un avertissement que le père Gaetano Piccolo, doyen de la Faculté de Philosophie de l’Université Pontificale Grégorienne, décortique avec les médias du Vatican.
Selon le père Piccolo, cette réflexion résonne particulièrement avec le roman dystopique de George Orwell, 1984, qui explore comment le contrôle du langage influence profondément le contrôle de la pensée. Il évoque également les écrits de saint Augustin, figure chère au pontife, et sa notion de l’inopia loquendi – le manque de parole – qu’il relie au mystère de l’Incarnation, où Dieu accepte les limites de l’humanité en s’y incarnant.
« Il convient ensuite de constater que le paradoxe de cet affaiblissement de la parole est souvent revendiqué au nom de la liberté d’expression elle-même. Mais à y regarder de plus près, c’est le contraire qui est vrai : la liberté de parole et d’expression est garantie précisément par la certitude du langage et par le fait que chaque terme est ancré à la vérité. Il est cependant douloureux de constater comment, notamment en Occident, les espaces d’une authentique liberté d’expression se réduisent de plus en plus, tandis que se développe un nouveau langage, à saveur orwellienne, qui, dans une tentative d’être toujours plus inclusif, finit par exclure ceux qui ne se conforment pas aux idéologies qui l’animent. »
Pape Léon XIV
Le contexte d’1984, écrit à la fin des années 1940, imagine un avenir dominé par des blocs en conflit permanent. Dans ce monde, le parti au pouvoir, l’Ingsoc, tente d’imposer une « novlangue » artificielle, réduisant drastiquement le nombre de termes disponibles. L’objectif ultime, résume le père Piccolo, est de rendre la pensée elle-même impossible : « Si vous n’avez pas les mots, vous ne pouvez pas penser. » La novlangue impose également un mode d’expression uniforme, qualifié de « ocoparolare » – parler comme une oie – consistant à répéter l’idéologie du parti. Le père Piccolo souligne que le Pape met en garde contre un paradoxe : l’utilisation de termes qui, en apparence, visent l’inclusion, mais qui en réalité excluent ceux qui ne partagent pas les idéologies dominantes.
La réflexion s’étend à la pensée de Heidegger, qui, dans son Introduction à la métaphysique (1935), affirmait que les mots ne sont pas de simples outils pour transmettre des idées. « Les mots et le langage ne sont pas comme des colis qui servent uniquement à emballer les choses pour l’affaire de parler et d’écrire », écrivait-il. Le langage, selon Heidegger, est devenu un moyen de compréhension indispensable, mais sans guide, et donc utilisable de manière aléatoire, comme un simple moyen de transport. Le mot perd de sa valeur lorsqu’il est déconnecté de son sens profond, de son histoire et de sa puissance intrinsèque.
Le philosophe anglais John Langshaw Austin, quant à lui, considérait les mots comme des « outils » qu’il convient d’utiliser avec soin : « Les mots sont nos outils et, à tout le moins, nous devrions utiliser des outils propres. » Dans un contexte contemporain où les mots sont omniprésents et souvent utilisés à la légère, le père Piccolo met en garde contre la confusion entre liberté d’expression et liberté de dire n’importe quoi. L’abus de langage est souvent le signe d’une « faiblesse de pensée » et peut servir de levier d’influence pour ceux qui cherchent à manipuler la réalité.
L’analyse du père Piccolo s’étend également à l’œuvre d’Orwell, notamment à La Ferme des animaux, où les cochons, après avoir appris à lire et à écrire, instaurent des lois qui les favorisent, proclamant que « tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ». « Même en cela, on peut dire qu’Orwell voyait loin », conclut le doyen de la Faculté grégorienne de philosophie.
Enfin, le père Piccolo évoque le poète italien Eugenio Montale, qui exprimait sa désillusion face à la certitude du langage avec la phrase : « ne nous demandez pas le mot qui vous regarde de tous côtés ». Saint Augustin, quant à lui, soulignait que les mots ne sont pas des « copies parfaites de la pensée », mais des « tentatives pour l’exprimer ». Le manque de parole nous rappelle les limites du langage et la responsabilité de manier les mots avec prudence, d’autant plus à l’ère des réseaux sociaux, où la rapidité et la diffusion des informations peuvent compromettre cette vigilance. L’éducation des enfants à la valeur et aux conséquences des mots, ainsi que l’ancrage des contenus médiatiques dans la vérité et l’honnêteté, apparaissent donc comme des enjeux cruciaux.