Publié le 7 octobre 2025. L’armée indonésienne (TNI) a célébré son 80e anniversaire avec un faste militaire orchestré par le président Prabowo Subianto. Cette démonstration de force survient dans un contexte d’inquiétudes croissantes quant à une possible résurgence de l’influence militaire dans les affaires civiles du pays.
- Le président Prabowo a salué le TNI comme pilier de la défense nationale et garant de la souveraineté.
- Des voix critiques s’élèvent, dénonçant une militarisation accrue et un recul par rapport aux principes démocratiques.
- Le rôle de l’armée s’étend désormais à des domaines civils, soulevant des questions sur la séparation des pouvoirs.
Lors de la cérémonie qui s’est tenue au Monument National (Monas) à Jakarta, le président Prabowo Subianto a rendu hommage aux Forces armées indonésiennes (TNI), les qualifiant d' »épine dorsale » de la défense nationale et de « garant » de la souveraineté du pays. Il a souligné le rôle crucial de l’armée dans la protection des vastes ressources naturelles de l’archipel, rappelant les tentatives historiques de puissances étrangères d’en exploiter la richesse. Le président a encouragé le TNI à rester à la pointe des avancées technologiques, notamment dans la cybersécurité et l’intelligence artificielle, tout en modernisant ses structures organisationnelles pour mieux servir la nation. « Le TNI ne doit jamais prendre de retard, ni se complaire », a-t-il insisté.
Cette célébration, ponctuée par un imposant défilé militaire mettant en vedette divers systèmes d’armes, des démonstrations de cavalerie, d’artillerie et d’avions de chasse, se déroule dans une atmosphère de préoccupation croissante concernant l’influence grandissante des militaires sous la présidence de Prabowo. Plus de vingt ans après la période de réforme initiée en 1998, les aspirations à voir le TNI se transformer en une force de défense professionnelle, subordonnée à l’autorité civile et exempte de violences envers les civils, semblent s’éloigner de la réalité.
Annisa Yudha, membre du groupe de défense des droits humains Human Rights Group et de la Coalition de la Société civile pour la réforme du secteur de la sécurité, a alerté lors d’une conférence de presse que l’implication accrue de l’armée dans les affaires civiles, couplée à des actes de violence et à un manque de reddition de comptes juridique, éloignait les militaires des principes démocratiques et de l’État de droit. Depuis son entrée en fonction en octobre de l’année précédente, Prabowo, ancien commandant des Forces spéciales, a orchestré une expansion significative du rôle militaire dans la gouvernance, intégrant des personnalités militaires actives et à la retraite à son cabinet et à des postes clés.
L’armée est également mobilisée pour des tâches variées, allant de la gestion du programme de repas nutritifs gratuits à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement alimentaire pour la production agricole et pharmaceutique. Plus récemment, l’implication du TNI dans la saisie de plantations d’huile de palme a soulevé des préoccupations en matière de droits humains. Un groupe de travail présidentiel, dont le TNI fait partie, a annoncé en janvier son intention d’expulser 40 000 personnes du parc national de Tesso Nilo à Riau, accusées d’être des colons illégaux.
Les fondements de cette extension du rôle du TNI ont été posés en mars dernier, lorsque la Chambre des représentants a approuvé, malgré une forte opposition publique, un amendement à la loi sur le TNI. Cette modification augmente le nombre de postes civils accessibles au personnel militaire en service actif et élargit les missions non directement liées au combat. Parallèlement, Prabowo a supervisé la plus grande expansion militaire en temps de paix depuis des décennies, avec la création de six nouveaux commandements régionaux de l’armée (KODAM), de 100 bataillons de développement territorial et de nouvelles unités au sein de la marine, de l’armée de l’air et des forces spéciales. Ces bataillons sont chargés non seulement du renforcement de la défense, mais aussi du soutien aux programmes agricoles, de pêche et d’élevage visant à améliorer les conditions de vie locales.
Dimas Bagus Arya, du groupe de défense des droits Kontras, a mis en garde contre une « double fonction » renouvelée des militaires, la qualifiant même de rôle « multifonctionnel » plus dangereux, où l’armée s’immisce dans tous les aspects de la vie publique. Selon lui, on assiste à une « inversion de la réforme du TNI », l’implication de l’armée dans des programmes non défensifs, y compris des projets stratégiques nationaux, brouillant la frontière entre les rôles civils et militaires. Zainal Arifin, de la Fondation indonésienne d’aide juridique (YLBHI), a insisté sur la nécessité pour le TNI de se recentrer sur ses missions de défense. Il estime que les nominations à des postes civils et l’implication dans des projets présidentiels stratégiques pourraient saper la gouvernance civile et nuire au professionnalisme de l’armée. « Le devoir de l’armée n’est pas de cultiver ou de gérer des rizières, mais de protéger nos frontières et de maintenir la souveraineté du pays », a-t-il affirmé.
Dans une démarche jugée par ses détracteurs comme une tentative de normaliser la présence militaire dans la vie quotidienne, le ministère de la Défense a publié une publicité pleine page dans le journal Kompas. Cette annonce détaille et justifie l’implication croissante de l’armée dans des programmes civils sous l’égide de Prabowo, citant notamment le programme de repas nutritifs gratuits et la création des 100 nouveaux bataillons comme exemples d’actions contribuant à « construire la résilience nationale ».