Publié le 2025-11-03 06:35:00. Un nouveau recours collectif accuse Spotify de fermer les yeux sur la fraude massive au streaming, pointant du doigt des « milliards » de faux écoutes bénéficiant notamment à Drake, tout en portant préjudice aux artistes légitimes.
- La plainte, déposée en Californie, vise Spotify pour sa gestion des flux frauduleux.
- Drake est désigné comme le principal bénéficiaire de cette fraude présumée, bien qu’il ne soit pas poursuivi personnellement.
- Le modèle de rémunération par « streamshare » est mis en cause, les faux flux diluant la part des revenus des artistes honnêtes.
La plateforme de streaming Spotify est au cœur d’une nouvelle action en justice collective aux États-Unis. Déposée dimanche soir devant le tribunal de district de Californie, la plainte allègue que l’entreprise a « fermé les yeux » sur des pratiques de « streaming frauduleux à grande échelle », au profit d’artistes comme Drake, dont les flux auraient été artificiellement gonflés de « milliards ». Le rappeur RBX (Eric Dwayne Collins), connu pour ses collaborations avec Dr. Dre, est désigné comme le demandeur principal.
Selon le document judiciaire, des « milliards de flux frauduleux » seraient générés mensuellement via des méthodes illégitimes, telles que l’utilisation de robots. Cette fraude, qualifiée de « à grande échelle », causerait un « préjudice financier massif » aux créateurs, auteurs-compositeurs et producteurs. Le système de rémunération de Spotify, basé sur une répartition des revenus d’abonnements et de publicité selon la part de chaque artiste dans le total des flux, serait particulièrement vulnérable à ce type de manipulation. Les faux flux gonflent artificiellement la part des artistes concernés, au détriment des autres.
La plainte met spécifiquement en cause le volume de streaming de Drake, estimant qu’un « pourcentage substantiel » de ses quelque 37 milliards de lectures seraient « inauthentiques et sembleraient être l’œuvre d’un réseau tentaculaire de comptes de robots ». L’activité présumée frauduleuse se serait déroulée entre janvier 2022 et septembre 2025. Les documents judiciaires évoquent une utilisation anormale de VPN pour masquer l’origine géographique des robots, citant un exemple où des centaines de milliers de flux d’une chanson de Drake, prétendument issus de Turquie, auraient été géolocalisés au Royaume-Uni pour dissimuler leur origine.
Le recours collectif souligne également que des comptes seraient concentrés dans des zones géographiques peu susceptibles de générer un tel volume d’écoutes, certaines provenant même d’endroits sans « aucune adresse résidentielle ». Le procès détaille des hausses de streaming « significatives et irrégulières » pour les titres de Drake, même longtemps après leur sortie, ainsi que des taux de déclin « plus lents » par rapport à ses contemporains. De plus, le nombre de flux attribuables à des comptes individuels serait « stupéfiant et irrégulier », certains comptes écoutant la musique de Drake « 23 heures par jour », et une petite fraction de ces utilisateurs représentant une part disproportionnée des flux totaux.
Les plaignants affirment que ces flux frauduleux ont généré des revenus substantiels pour Drake et sa société Frozen Moments, mais accusent surtout Spotify de « fermer délibérément les yeux » pour son propre bénéfice. La plateforme, bien qu’ayant pris des mesures contre la fraude, serait particulièrement exposée sur son offre gratuite financée par la publicité, où la création de comptes robots est aisée. Permettre cette manipulation permettrait à Spotify de présenter des chiffres d’utilisateurs et de flux élevés aux annonceurs.
« Pour Spotify, plus d’utilisateurs et de flux musicaux signifient plus d’argent publicitaire, tant que la véritable origine des flux reste cachée », indique la plainte. « Les artistes de l’industrie du streaming ont besoin de rapports précis sur les flux et d’une détection efficace des fraudes pour garantir une compensation équitable. Lorsque les flux sont artificiellement gonflés à grande échelle… cela affecte les revenus d’innombrables auteurs-compositeurs, interprètes et producteurs », a déclaré Mark Pifko, l’un des avocats de Baron and Budd, dans des propos rapportés par Rolling Stone. « Le procès vise à résoudre ces problèmes plus larges, à récupérer les pertes des musiciens concernés et à rendre l’écosystème du streaming aussi juste et transparent que possible pour toutes les personnes impliquées. »
Ce nouveau recours survient peu de temps après le rejet par un juge d’un procès intenté par Drake contre Universal Music Group (UMG). Dans cette affaire, Drake accusait son label d’avoir artificiellement gonflé la popularité du titre « Not Like Us » de Kendrick Lamar, alléguant une fraude au streaming. UMG avait nié ces accusations, affirmant qu’il n’existait « aucune preuve d’une telle manipulation de flux ». Le juge avait finalement rejeté les accusations de diffamation, considérant le titre comme une « opinion ne pouvant donner lieu à aucune action », et jugé les preuves de Drake insuffisantes pour étayer ses allégations de fraude.
La fraude au streaming est une préoccupation de longue date dans l’industrie musicale, les estimations des pertes oscillant entre des centaines de millions et plusieurs milliards de dollars annuellement. Une étude de 2019 estimait le coût annuel à 300 millions de dollars pour les artistes, tandis qu’une étude française de 2023 suggérait que 1 à 3% des flux étaient frauduleux. Plus récemment, Beatdapp a estimé qu’au moins 10% des flux mondiaux seraient frauduleux, entraînant des pertes annuelles de 2 à 3 milliards de dollars.
Des actions judiciaires et des enquêtes contre la fraude au streaming se multiplient à travers le monde. Un Danois a été reconnu coupable en 2023, et des opérations ont été menées au Brésil et en Turquie. En Turquie, où certains des flux frauduleux présumés de Drake seraient originaires, les autorités ont lancé une enquête sur Spotify, portant sur des allégations de pots-de-vin pour le placement en playlist et de manipulation des classements par des robots. Aux États-Unis, un musicien a été inculpé en septembre pour fraude au streaming, accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour générer et diffuser de la musique via des milliers de comptes robots, aurait ainsi généré plus de 10 millions de dollars.
Le recours collectif proposé réclame des dommages et intérêts supérieurs à 5 millions de dollars. Il demande la certification de l’action comme recours collectif, l’identification des victimes présumées par Spotify, et un procès devant jury pour obtenir des compensations financières.